SaclayTERRES FERTILES
Dès les années 1960, le plateau de Saclay fait face à une urbanisation galopante avec la multiplication d’infrastructures géantes qui grignotent des terres agricoles parmi les plus fertiles d’Île-de-France. Mais sur ce territoire s’inventent aussi, depuis peu, de nouveaux liens entre ville et campagne. Logements sociaux pour les agriculteur·ices, retour du maraîchage et recyclage de l’urine en engrais : des initiatives inédites dessinent une autre manière d'habiter, de se nourrir et de cultiver.
texte CHRISTELLE GRANJA photos AVA DU PARC
Avec ses vastes champs labourés et ses quelques bêtes, elle pourrait sembler banale, la ferme d’Emmanuel Laureau. Mais il y a cette drôle de ligne à l’horizon : un métro aérien a depuis peu planté ses piliers de béton sur l’exploitation du céréalier. Les premières rames devraient y circuler dès 2027. Ce paysage presque surnaturel est à l’image d’un territoire forgé de paradoxes.
Balafré d’infrastructures à la nécessité douteuse, largement artificialisé ces dernières années malgré une résistance citoyenne, c’est aussi une terre où s’expérimentent des dispositifs alternatifs qui pourraient bien changer nos modes d’habiter en liant autrement la ville et la campagne. Car on semble avoir oublié, depuis quelques décennies, que l’une et l’autre gagnent à cultiver un contact rapproché – pour peu qu’on ne laisse pas l’affaire aux seules mains du marché. Une terre où des céréaliers testent la récupération d’urine auprès des particuliers, où des maires soutiennent la création de logements sociaux pour les agriculteur·ices et où les clivages politiques parviennent parfois à s’estomper lorsqu’il s’agit de protéger les terres agricoles… Bref, ce territoire, malgré son lot de défaites et d’injustices, donne des raisons d’espérer : s’y posent des jalons visant à repenser dans un même souffle agriculture et urbanisme.
Silicon Saclay
Nous sommes à Saclay, vaste plateau situé au sud-ouest de Paris, dont les terres fertiles (la qualité des sols y est jugée excellente) sont grignotées par l’urbanisation depuis des décennies. « C’est très visible aujourd’hui, mais le processus remonte aux années 1960 », rappelle Sophie Pradié, coordinatrice de Terre et Cité. Cette association créée en 2001 regroupe des agriculteur·ices (dont Emmanuel Laureau), des collectivités locales, des associations, des citoyen·nes et des scientifiques. Elle se bat depuis un quart de siècle pour préserver les terres agricoles du plateau et pour réinventer, très concrètement, les liens entre l’urbain et le rural. En pratique, cela passe par la mise en place de circuits courts, par des actions pédagogiques, par des projets de récupération des déchets à la source ou par la construction de logements sociaux.
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La tâche est immense ; en face, les forces déployées sont colossales. Le cluster scientifique Paris-Saclay, officiellement lancé en 2010 et pensé sur le modèle de la Silicon Valley, est desservi par la fameuse ligne 18 du Grand Paris Express, sorte de super métro en rocade. Deux projets qui ont taillé dans les champs, malgré les oppositions. En 2008, selon l’association Fonciers en débat, 76,5 % des terres du plateau étaient encore agricoles. En 2021, ce chiffre est descendu à 45 %. Pour celles et ceux qui y ont grandi, le Saclay d’aujourd’hui est bien différent de celui de leur enfance. Ainsi de Jean-Pierre Tabuchi, qui habite ici depuis 1959. Retraité du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP), le filiforme sexagénaire s’investit toujours activement dans l’avenir du plateau. « J’ai vu la construction de la nationale 118, de l’École polytechnique, de Supélec, et même de la ligne 18 du métro ! C’était des chantiers gigantesques, d’énormes tas de sable. Avant, pour aller à Paris, on prenait un car Citroën qui venait de Rambouillet, par la nationale 306, jusqu’à porte d’Orléans », se souvient-il, installé en terrasse du bar-tabac de Bièvres. Avec ses constructions basses et sa place de l’église pavée, la petite ville a des allures d’abri hors du temps, relativement épargnée par les transformations alentour. On y célèbre d’ailleurs chaque année, depuis cent ans, la même fête de la fraise : un hommage nostalgique au passé maraîcher de la zone, avec défilés de chars, foulée de la fraise, et même élection de la reine des fraises…
En 2008, 76,5 % des terres du plateau étaient agricoles. En 2021, ce chiffre est descendu à 45%.
Retour au maraîchage
Car à Saclay, l’urbanisation n’a pas seulement restreint l’étendue des terres agricoles : elle a aussi participé à en changer la nature. Dans les années 1950, les cultures sont encore diversifiées, avec beaucoup de petits fruitiers qui exigent une manutention importante. Mais peu à peu, le prix des loyers augmente à cause du rapprochement des villes : loger les salarié·es agricoles devient difficile. C’est l’une des raisons qui poussent les fermes à se tourner vers les grandes cultures et l’élevage de vaches laitières, moins gourmands en main-d’œuvre. Saclay se transforme alors en une plaine essentiellement céréalière. Mais cette mue montre ses limites. Consacrer des hectares fertiles à des céréales largement exportées à l’international paraît de plus en plus absurde. D’autant que dans le même temps, les fruits et légumes produits dans la grande couronne ne couvrent que 10 % des besoins des Francilien·nes, contre 95 % à la fin du XIXe siècle.
« Aujourd’hui, on attend de l’agriculture qu’elle serve la transition agroécologique, juge Sophie Pradié. Cela implique entre autres de réintroduire davantage de maraîchage. » C’est l’une des missions à laquelle s’emploie Terre et Cité, portée par une dynamique régionale : en 2012, seules une dizaine de fermes maraîchères étaient présentes sur le plateau, contre 27 aujourd’hui. Elles ne font souvent qu’une poignée d’hectares (face à une centaine pour une exploitation céréalière type). Il n’empêche : le mouvement est lancé. Avec un bémol : comme dans les années 1960, il n’est pas simple, en 2025, de trouver à se loger avec un salaire proche du Smic. Le sujet n’est pas propre à Saclay et vaut pour de nombreux·ses candidat·es à l’installation, aux portes des métropoles tout comme dans les zones plus rurales.
SORTIES DE TERRE
C’est alors que l’équipe de Terre et Cité a eu l’idée de réserver une petite partie des logements sociaux existants aux travailleur·euses agricoles. « Une innovation majeure, qui répond à un besoin réel exprimé par les agriculteur·ices », se félicite Sophie Pradié, coordinatrice du collectif. En France, les démarches similaires se comptent encore sur les doigts de la main : le plateau de Saclay fait figure de pionnier. Cet été, aux Loges-en-Josas (1 700 habitant·es), 27 logements sociaux sont attendus, dont deux réservés aux travailleur·euses agricoles, sous condition de ressources. Le gros œuvre est déjà en cours et, en ce matin d’automne, l’architecte Élodie Besson fait le point avec les entrepreneurs, tandis que les ouvriers continuent de s’activer sur les toits.
Construire des HLM dans un bourg champêtre n’a rien d’une évidence : pour les habitant·es de ce village fier de son caractère rural, l’image de la barre d’habitat social fait office de repoussoir. Mais le bailleur social Versailles Habitat et Caroline Doucerain, la maire Les Républicains de la petite ville, ont relevé le défi. Pour intégrer au mieux le nouveau bâti, l’architecte a adopté les toits pentus des pavillons alentours, mais aussi les entrées individuelles, grâce à des escaliers et à des terrasses extérieures. Cette densification en douceur n’évite pas l’artificialisation, reconnaît la maire, mais elle limite l’émiettement urbain et favorise les déplacements piétons, tout en per- mettant de mêler maraîcher·ères et autres actif·ves sur un même palier. Pour financer ces logements, il a fallu encore une fois faire preuve d’ingéniosité (et de persévérance !) « C’est le programme européen Leader, qui soutient des initiatives innovantes, qui a permis de boucler le budget. On s’est appuyé sur le caractère expérimental de la démarche », explique Caroline Doucerain.
Non loin de là, à Palaiseau, un autre projet est en train de sortir de terre (pour une remise de clés prévue fin 2026), avec cette fois-ci quatre logements à destination des agriculteur·ices. « Il existe déjà des réservations spécifiques pour les militaires, les agent·es hospitalier·ères ou ministériel·les, mais pour des travailleur·euses agricoles, c’est inédit », précise Claudine Pays, directrice de projets au sein du bailleur social 3F. Pour financer le tout, c’est cette fois-ci la compensation collective agricole (obligatoire lors de travaux affectant l’économie agricole) qui a été activée. Du jamais-vu. Dans les deux cas, l’association Terre et Cité recevra et gérera les demandes de logement. La maire des Loges-en-Josas ne doute pas qu’elles seront nombreuses – les premières arrivent déjà.
PROXIMITÉ FERTILE
Ces initiatives peuvent sembler modestes au vu du petit nombre de places allouées, mais elles sont amenées à se développer, l’établissement public d’aménagement Paris-Saclay visant 40 logements similaires d’ici à 2030. Surtout, elles prouvent qu’un dispositif destiné aux zones urbaines (les premiers HLM ont été créés en ville, et ne représentent encore que 4 % des logements dans les zones rurales) peut être opérant pour favoriser une transition agroécologique tout en rapprochant populations urbaines et rurales. Une proximité fertile, au sens propre et au figuré : exemple avec le projet de « séparation à la source » de la ZAC (zone d’aménagement concerté) de Corbeville, à cheval sur les communes d’Orsay et de Saclay. Dans ce quartier en devenir, les 20 000 habitant·es et usager·ères attendu·es dès 2028 devraient être raccordé·es à un réseau public de séparation d’urine. Un urinoduc ? L’affaire peut sembler incongrue ; elle est pourtant à la conjonction d’intérêts écologiques et géopolitiques majeurs.
Explications : la richesse en azote de l’urine humaine contribue fortement à la pollution des cours d’eau ; en parallèle, de nombreuses exploitations font appel à des engrais azotés issus de ressources fossiles largement importés et responsables de quasiment 40 % des émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture (qui représente elle-même un quart des émissions planétaires). La situation, déjà critique, est en passe de s’aggraver si on n’y change rien, résume Jean-Pierre Tabuchi. Sous l’effet du changement climatique, le débit de la Seine va baisser, réduisant la capacité de dilution des rejets des stations d’épuration, alors que dans le même temps, la population devrait pour- suivre sa croissance – « Le Grand Paris, c’est fait pour ça », glisse l’ingénieur. Lors d’une conférence des cadres du Siaap, dans les années 2010, Jean-Pierre Tabuchi propose de sortir l’azote, ce micropolluant pernicieux qui « asphyxie les cours d’eau », du système de traitement des eaux, en récupérant l’urine des habitants pour la valoriser comme engrais agricole. « J’ai fait rire tout le monde, mais la graine était semée », se souvient-il. Il faut dire que si la démarche est ancestrale – pendant des siècles, les cultures ont été fertilisées par nos excrétions –, elle représente une rupture avec des décennies de tout-à-l’égout.
L’OR JAUNE NE FAIT PLUS RIRE
Un changement de paradigme qui convainc le polytechnicien Fabien Esculier : il y consacre sa thèse et approfondit le sujet au sein du programme Ocapi. À ses yeux, le fonctionnement actuel des stations d’épuration est un non-sens écologique et une gabegie publique. « Au-delà de l’écologie, nous avons un intérêt géopolitique à la circularité », défend le chercheur. La guerre en Ukraine, avec ses tensions sur les approvisionnements en engrais azotés, l’a récemment rappelé... Aujourd’hui, penser l’utilisation de cet « or jaune » ne fait plus rire grand monde.
« La récupération à la source est partie d’une histoire d’assainissement, et c’est aussi devenu un sujet agricole », observe Jean-Pierre Tabuchi. À Saclay, depuis quelques années, plusieurs fermes utilisent du lisain (de l’urine humaine stockée) pour fertiliser leurs champs, avec des résultats probants. C’est le cas d’Emmanuel Laureau, et ses cultures s’en portent bien. Mais la ZAC de Corbeville propose une échelle enthousiasmante de milliers de logements ! Plusieurs masses d’eau du plateau sont en mauvais état, et certaines stations de traitement des eaux usées sont non-conformes. Or « la séparation à la source est un levier idéal afin d’accompagner la mise aux normes des stations et d’œuvrer pour atteindre le bon état écologique des cours d’eau », explique l’Institut Paris Région dans un récent rapport. Mais si les investissements liés à l’urinoduc sont assurés, le coût de fonctionnement de l’installation fait encore débat : qui le prendra en charge ? Espérons qu’une fois encore la capacité des acteurs locaux à s’accorder confirme l’exception du territoire. « Ce serait une première mondiale », se réjouit Jean-Pierre Tabuchi.