Périurbain
né pour s'étendre

Entre Montpellier et la mer, un paysage hybride mêlant pavillons, parkings et hangars tente aujourd’hui de se réinventer. Dans ces espaces se lisent encore les velléités d’un urbanisme né dans les années 1970, court-termiste, consumériste et pensé pour la voiture. Ils sont à l’image du périurbain hexagonal, dont les équipements et infrastructures, aujourd’hui inadaptés aux enjeux écologiques, doivent se transformer pour devenir durables.

Analyse

texte SARAH YOUNAN

Si ce n’est pas la ville, est-ce la banlieue ? Non. Un faubourg, alors ? Pas davantage. Constitué de lotissements en grappes et d’immenses hangars de tôle surnommés « boîtes à chaussures », ce paysage hybride et indécis forme ce qu’on appelle le périurbain. Pour le sociologue Éric Charmes, professeur à l’École nationale des travaux publics de l’État, il peut être vu comme « un état transitoire avant l’urbanisation ». Autrement dit : un espace destiné à être absorbé, tôt ou tard, par la ville. L’essor du périurbain a lieu en France à partir des années 1970, porté par un urbanisme qui entend accompagner la consommation des ménages sur le modèle américain de la banlieue pavillonnaire tentaculaire et du mall, galerie marchande bordée d’immenses parkings. Le tout, au prix d’une uniformisation à grande échelle du paysage. Une volonté assumée ? « Je ne pense pas, répond Éric Chauvier, anthropologue et maître de conférences à l’école nationale supérieure d’architecture de Bordeaux. Cela correspondait à un moment où le pétrole n’était pas cher, et où l’on construisait dans une logique de fonctionnalité maximale. Ces territoires sont nés d’une vision court-termiste, sans penser à l’avenir ni aux représentations que cela allait engendrer. »

La délocalisation, la hausse du prix des matières premières, la baisse du pouvoir d’achat et la dématérialisation de la consommation rebattent aujourd’hui les cartes de ce modèle qu’on croyait immuable. Les marques françaises déclinent, notamment dans le secteur de l’habillement, remplacées par des enseignes de discount proposant des produits importés, souvent hors de l’UE. Les zones commerciales (6,6 % de vacance) s’en sortent légèrement mieux que les centres-villes (9,8 % de vacance), mais leur modèle s’étiole sous l’effet du développement du e-commerce, qui représente désormais 14 % des achats des Français·es, taux qui devrait s’accroître dans les années à venir.

Et si les loyers de ces zones n’ont pas fortement augmenté, la baisse d’activité rend leur paiement plus difficile, tandis que le stockage, et donc la location de grands hangars, devient moins nécessaire, les produits étant directement expédiés par colis. Il faut donc repenser le périurbain, morcelé entre pavillons et hangars, non seulement d’un point de vue économique, sa fonction première, mais aussi environnemental. Pour limiter l’artificialisation et l’étalement urbain (lire encadré), l’État a lancé le 11 septembre 2023 un grand plan de transformation des zones commerciales. Le but affiché : « redynamiser et requalifier les entrées de ville », qui occupent 500 millions de m2 et captent 30 % de la population.

DES MILLIONS POUR DU BÉTON

Mais ce plan, adopté sous le gouvernement d’Élisabeth Borne, ne dispose que de 26 millions d’euros pour accompagner 74 projets sélectionnés partout en France. Une enveloppe dérisoire face à l’ampleur des travaux à mener sur ces sites, censés répondre à trois critères : amélioration du cadre de vie, intégration urbaine et paysagère, adaptation aux nouvelles habitudes de consommation et aux urgences climatiques. En Occitanie, sept projets ont été retenus, dont Ode à la Mer, porté par la métropole de Montpellier. « À ce jour, il s’agit du plus important projet de requalification d’une zone urbaine de France », se félicite Cyril Meunier, maire de Lattes, commune engoncée entre la métropole héraultaise et la mer Méditerranée.

Ode à la Mer est un vaste projet de renouvellement urbain couvrant 250 hectares le long de la route de la Mer, entre Lattes et Pérols. Pensé en deux volets, il se compose d’un acte 1, centré autour du méga centre commercial à ciel ouvert Shopping Promenade, censé occuper 36 hectares, et d’un acte 2, étendu sur 112 hectares supplémentaires.

Tout remonte à 2006 – une époque où les préoccupations environnementales passaient encore largement au second plan. Cyril Meunier, maire depuis 2001, soumet à la métropole une idée : remplacer tous les hangars par un centre commercial en extérieur « basé sur le modèle de la smart city [modèle de ville qui utilise les technologies numériques et les données pour optimiser ses flux et ses consommations de ressources, ndlr] » selon Frey, promoteur du projet. Le complexe devait relocaliser 70 % des enseignes promises à la démolition dans le cadre d’Ode à la Mer acte 1. Quatorze années de tergiversations administratives et politiques plus tard, le projet semble sur les rails. Mais les municipales de 2020 le tuent dans l’œuf. Sous la pression des commerçant·es montpelliérain·es, tous·tes les candidat·es en lice, de gauche comme de droite, s’y opposent. « À la place, on a évoqué un stade, puis un centre d’exploitation de la TAM [société publique chargée du réseau de transport en commun de la métropole montpelliéraine, ndlr]. Résultat : des études inutiles et environ 54 millions d’euros dépensés », déplore Jean-Pierre Rico, maire de Pérols, favorable au projet.

Pensé comme un mall à l’américaine, Shopping Promenade devait s’étendre sur 100 000 m2 de boutiques, cinémas, restaurants... Un projet resté dans les tiroirs. Plan 3D réalisé par le groupe Frey.

Dans ce contexte d’errance urbanistique alimentée par les promoteurs, naît Ode à la Mer – acte 2. Porté par la SA3M, l’agence d’aménagement de la métropole – qui n’a pas répondu aux sollicitations de Fracas –, le projet est présenté comme un modèle de « requalification écologique ». Mais selon une expertise indépendante commandée en 2016 par la métropole, il y a loin de la coupe aux lèvres : « La zone commerciale s’est installée sur un ancien delta, composé de marais asséchés dès le Moyen Âge. Il s’agit d’un espace où la ville n’a pas été pensée, et où la fonctionnalité hydraulique du site a été oubliée. » Officiellement, il s’agit de transformer une zone périurbaine vieillissante en « éco-cité mixte » mêlant logements, commerces et espaces naturels restaurés. Derrière le vernis technico-écolo, la réalité du terrain raconte une autre histoire.

« LA STRATÉGIE DE L’ÉCHEC »

112 hectares de boîtes à chaussures et d’habitations pavillonnaires enchevêtrées : voilà le territoire que la métropole de Montpellier entend « réaménager ». Sur cette surface, seuls 12,5 % d’espaces naturels seront préservés. Et « près de 50 hectares supplémentaires seront urbanisés, grignotant les zones humides qui jouent pourtant un rôle crucial contre les inondations », alertait en 2022 l’association Eau Secours 34.

Peu se souviennent qu'avant les parkings et les grandes surfaces, un cours d'eau, le Nègue-Cats, coulait à l'emplacement du Carrefour Grand Sud

Dans ce contexte d’errance urbanistique alimentée par les promoteurs, naît Ode à la Mer – acte 2. Porté par la SA3M, l’agence d’aménagement de la métropole – qui n’a pas répondu aux sollicitations de Fracas –, le projet est présenté comme un modèle de « requalification écologique ». Mais selon une expertise indépendante commandée en 2016 par la métropole, il y a loin de la coupe aux lèvres : « La zone commerciale s’est installée sur un ancien delta, composé de marais asséchés dès le Moyen Âge. Il s’agit d’un espace où la ville n’a pas été pensée, et où la fonctionnalité hydraulique du site a été oubliée. » Officiellement, il s’agit de transformer une zone périurbaine vieillissante en « éco-cité mixte » mêlant logements, commerces et espaces naturels restaurés. Derrière le vernis technico-écolo, la réalité du terrain raconte une autre histoire.

« LA STRATÉGIE DE L’ÉCHEC »

112 hectares de boîtes à chaussures et d’habi- tations pavillonnaires enchevêtrées : voilà le territoire que la métropole de Montpellier entend « réaménager ». Sur cette surface, seuls 12,5 % d’espaces naturels seront préservés. Et « près de 50 hectares supplémentaires seront urbanisés, grignotant les zones humides qui jouent pourtant un rôle crucial contre les inondations », alertait en 2022 l’association Eau Secours 34.

Traversée par trois cours d’eau, la zone est classée en rouge par le plan de prévention des risques d’inondation communal. Peu se souviennent qu’avant les parkings et les grandes surfaces, un cours d’eau, le Nègue-Cats, coulait à l’emplacement du Carrefour Grand Sud. Aujourd’hui, il file sous la galerie marchande avant de rejoindre, épuisé, la zone humide de l’Estanel, vaste de 82 hectares, à la lisière de nouvelles résidences. La SA3M a annoncé vouloir « remettre à l’air libre » la rivière. « Il me semble peu probable que les propriétaires de Carrefour acceptent de démolir leur hypermarché », tance Jacky Chanton, habitant de Lattes et membre du collectif Urbanisme et Citoyens. Pour lui, les projets d’Ode à la Mer s’inscrivent dans une « stratégie de l’échec ». « Tout ce qui est présenté depuis dix ans est voué à être inopérant, voire à long terme dommageable pour les populations et la biodiversité. »

Plus au nord, le secteur du Fenouillet, déjà bâti sur une zone humide, ne conserve qu’un mince bassin de rétention, présenté comme une opération de « renaturation ». « Ils nous balancent des mots pour faire joli, mais ces travaux, nécessaires, ne vont pas restaurer la nature endommagée », s’agace une habitante de Lattes, adhérente du collectif. Un rapport du bureau d’études Egis (2016) préconisait pourtant plu- sieurs aménagements hydrauliques : remblais, bassins de stockage, rehaussements de berges. Faute de quoi, l’artificialisation accrue risque de dégrader durablement la faune et la flore locales. « L’étude environnementale du Plan local d’urbanisme (PLU) date d’il y a dix ans. Le risque d’inondation a augmenté. Il faut tout réactualiser d’urgence et réaliser des études hydrauliques complètes », peste Jacky Chanton, les yeux braqués sur les travaux de quatre nouvelles résidences. « Regardez, celle-ci est construite sur pilotis, pas étonnant vu sa proximité de quelques mètres avec la zone humide. » Pour les habitant·es, il ne fait aucun doute que d’ici quelques années, leurs futur·es voisin·es auront les pieds dans l’eau.

« CONSTRUIRE LA VILLE SUR LA VILLE »

Le projet prévoit 8 000 logements d’ici 2035, soit environ 18 000 habitant·es supplémentaires : un doublement de la population de Lattes en dix ans. « Ce développement va entraîner une explosion des besoins en eau, en énergie et du trafic routier. Déjà aujourd’hui, la circulation est saturée », relève Stéphane Herb, fondateur de l’association Latt’agora et collaborateur du député écologiste Jean-Louis Roumégas. « Nous ne sommes pas contre l’idée de construire la ville sur la ville, mais encore faut-il le faire intelligemment. »

L’îlot des platanes est au centre d’un conflit juridique entre la mairie de Lattes et le collectif Urbanisme et Citoyens, qui dénonce une densité jugée excessive et comparable, selon eux, à celle de Dacca au Bangladesh.

Pour Jean-Michel Gourin, de l’association Bien vivre à Boirargues et cofondateur du collectif Urbanisme et Citoyens, le projet souffre d’un déficit de concertation. Lors de l’enquête publique de 2023, 67,6 % des contributions y étaient opposées ; plus de 83 % lors de la consultation en ligne. « À quoi bon nous demander notre avis si c’est pour ne pas en tenir compte ? » Le collectif a déposé un recours contre le PLU de Lattes. Si le tribunal annule le PLU ou le futur PLUi (Plan local d’urba- nisme intercommunal) métropolitain, une partie d’Ode à la Mer pourrait être remise en cause. « C’est l’espoir de rétablir un peu de bon sens », sourit Jean-Michel Gourin.

NÉBULEUSE URBAINE

Cette boulimie métropolitaine aspire villes et villages jusqu’à effacer la frontière entre périphérie et centre. Avance-t-on vers une disparition des zones périurbaines ? Peut-être. Ou une transformation qui peut ouvrir une autre voie : celle d’une renaissance des marges, « en ramenant l’économie des centres-villes, les commerces de proximité et les stimulis culturels, ce qui ne sera pas facile dans des lieux dortoirs où l’individualisme est privilégié », rappelle Éric Chauvier.

Si ces territoires sont si difficiles à transformer aujourd’hui, c’est qu’ils ont été développés sans cohérence d’ensemble entre friches naturelles, zones industrielles et pavillons... Cela dit, « malgré des paysages parfois catastrophiques écologiquement, ils forment une hétérotopie, au sens architectural et urbain », remarque Éric Chauvier, pour qui la ville est devenue un espace contraignant et ultra sécurisé avec l’accroissement de la vidéo- surveillance, tandis que le périurbain appa- raît, selon lui, comme le « dernier espace de liberté, où se déploie un imaginaire de transgression et de découverte, très propre à l’adolescence ». Un esprit rebelle qui s’est embrasé en 2018 lors du mouvement des Gilets jaunes et qui traduit ce refus d’être considéré comme un éternel entre-deux.

Pour votre santé, évitez de bétonner les espaces naturels

Une enquête collaborative intitulée « Green to Grey », sortie le 1er octobre dernier et menée par un consortium de journalistes et de scientifiques, estime qu’entre 2018 et 2023, 950 km2 d’espaces naturels ont été bétonnés en France, soit neuf fois la superficie de Paris. Étonnant, quand on sait que depuis 2021, la loi « Climat et Résilience » fixe un objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) d’ici 2050, avec une réduction de moitié de la consommation d’espaces naturels d’ici 2030. Toute artificialisation devra être compensée par une renaturation équivalente. Mais en mars dernier, le Sénat a vidé le dispositif de sa substance, supprimant de la loi l’objectif intermédiaire de 2031 au profit d’un « jalon différencié » en 2034, laissé à la discrétion des territoires.