20 juin 2024

Agriwashing, le RN à la conquête des agriculteurs

Vous appréciez le greenwashing des libéraux ? Vous allez adorer l’agriwashing des conservateurs ! Après avoir désigné le Nouveau front populaire comme principal adversaire sur ces questions, Jordan Bardella poursuit le long travail de communication politique du RN pour s’imposer comme le parti de la ruralité et des agriculteurs. Débrief !

Le Rassemblement national est l’ami des agriculteurs, c’est bien connu. Pour le prouver, Jordan Bardella n’a pas démérité, en témoignent les nombreuses vaches dont il a flatté le cul ces derniers mois. Pas plus tard que la semaine dernière, profitant du décor champêtre et du tracteur en arrière-plan, le « Premier ministrable » a défendu sa vision pour la France, et surtout désigné le Nouveau Front populaire (NFP) comme « son principal adversaire ».

Selon Jordan Bardella, le NFP :

➤  « Piétine les champs des agriculteurs » (ça c’est pour les Soulèvements de la terre) ;

➤ « Multiplie les normes environnementales » ;

➤ défend un programme économique irréaliste dont l’échec nous mettra sous la tutelle du FMI ;

Veut priver les agriculteurs des pesticides et voir s’écrouler 80% de la production !

Le RN veut donc marginaliser les macronistes en désignant un unique adversaire à l’autre bout du spectre politique, qu’il accuse d’agribashing, c’est-à-dire d’une supposée hostilité vis-à-vis du monde agricole. Stratégie éprouvée et dont on a pu constater la redoutable efficacité lors de la crise agricole de début 2024.

Pourtant, loin d’être l’ami des agriculteurs, le RN est leur fossoyeur. Deux éléments le prouvent . 👇

👉Le RN ne défend pas les petits agriculteurs 

Commençons par le plus important : le discours soit-disant protecteur ne repose sur aucun programme de rupture avec les politiques publiques existantes responsables de la casse sociale en milieux agricoles. 

  • Les eurodéputés du RN ont voté à l’unanimité en novembre 2021 la nouvelle Politique agricole commune (PAC) 2023-2027, essentiellement tournée vers la promotion d’un modèle productiviste, de plus en plus robotisé, fondé sur la concentration des terres au profit des plus gros (dans l’Union européenne, 81% des aides directes sont captées par 20% des agriculteurs) et ouvert aux marchés internationaux.
  • Pas d’opposition franche aux accords de libre-échange qui vampirisent les petits agriculteurs. Les eurodéputés RN ont voté contre l’accord entre l’Union et la Nouvelle-Zélande, mais se sont abstenus en janvier 2024 au Parlement européen sur l’accord de libre-échange avec le Chili (un seul député présent).
  • Malgré un soutien de façade au bio et au « produire local », le RN s’est abstenu lors du vote à l’Assemblée nationale d’un amendement pour soutenir la filière bio en période de crise.
  • La mise en place de prix planchers pour les agriculteurs, votée à l’Assemblée nationale sur une proposition d’Europe-Écologie-Les-Verts, n’aura pas obtenu le soutien du RN, qui s’est abstenu. 
  • On pourrait aussi pu mentionner les soutiens répétés à l’abandon d’un maximum de normes environnementales dont certaines visent tout de même à protéger la santé des agriculteurs. Le RN continue d’encourager le recours massif aux pesticides, soutient sans nuances différents projets de maladaptation sur le territoire français (les mégabassines, au hasard), reste atone sur l’artificialisation des terres par des grands projets infrastructurels, et s’en prend aux mouvements en défense de la paysannerie, comme les Soulèvements de la terre.

👉Le RN instrumentalise la détresse des petits exploitants agricoles

Le RN en fait-il autant sur les agriculteurs pour simplement rafler cette manne électorale ? On peut en douter. Le poids électoral des mondes agricoles représente certes toujours 8 % du total des électeurs (salariés et retraités compris), mais il a considérablement diminué, la part des agriculteurs passant de 31 % de la population active en 1950 à 2,5 % en 2020. Par ailleurs, la moitié des agriculteurs français devraient partir à la retraite d’ici la fin de la décennie, au risque de renforcer encore la concentration des terres agricoles dans quelques mains.

Mais d’une part, le poids politique ne se juge pas qu’au poids électoral : tout le monde aime les (petits) agriculteurs, tout le monde connaît leur détresse. D’autre part, l’agriculteur est une figure dont l’extrême droite raffole : elle renvoie au pays profond, à la simplicité du mode de vie et la transmission d’une sagesse éternelle sur le mode pétainiste de « La terre ne ment pas ». Une image d’Épinal qui passe sous silence les profondes inégalités (de revenu, de filières, de genre et face au changement climatique) entre LES mondes agricoles. Un bulldozer homogénéisant qui permet de faire oublier que certains des « agriculteurs » les plus médiatiques, comme le président de la FNSEA Arnaud Rousseau, appartiennent à l’agrobusiness et ressemblent davantage à un patron du CAC40 qu’à un honnête berger pyrénéen (nous vous en parlions dans un précédent débrief). 

L’intérêt du RN pour la figure de l’agriculteur réside surtout en ce qu’elle est un exemple chimiquement pur du déclassement, de la campagne broyée par la ville, du local effacé par le « mondialisme ». Le RN a ainsi lancé en 2020 le mouvement Les Localistes, emmené par Hervé Juvin et Andréa Kotarac, encourageant les Français à reprendre le contrôle de leur territoire dans un manifeste aux accents crypto-écologiques, et surtout aux relents ethno-différentialistes (lire notre newsletter du 20 juin). 

Un positionnement opportuniste, rarement mis en avant, mais qui permet de renforcer l’illusion d’un ancrage local, et de tisser des liens avec le syndicat agrarien Coordination rurale, et des militants d’extrême droite fantasmant le retour à la terre.

Petit rappel historique : le RN n’est pas à la base un parti des campagnes

Comme le rappelle le think tank libéral Fondapol, « jusqu’au début des années 2000, les agriculteurs figuraient parmi les catégories les moins sensibles au discours du Front national. Lors des élections présidentielles de 1988 et de 1995, Jean-Marie Le Pen n’a ainsi recueilli que 10% des suffrages des agriculteurs, soit un score bien plus faible que sa moyenne nationale. » Ce qui ne veut pas dire que les mondes agricoles ne sont pas marqués à droite, en revanche. « Sur l’échelle SOFRES […] ils sont 80% à se classer au centre ou à droite alors que la proportion n’est que de 61% dans l’ensemble de la population », note une enquête de Sciences Po sur le sujet. Mais la droite à papa, parlementaire – pas l’extrême droite.

Le tournant a lieu en 2002, avec la surprise de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. On voit peu à peu le vote FN puis RN prendre son essor au sein de la profession, pour atteindre un tiers de vote pour Le Pen ou Zemmour au premier tour de la présidentielle de 2024.

Là où le FN était un parti plutôt urbain, s’adressant à une bourgeoisie raciste, le tournant « populaire » amorcé par Marine Le Pen conduit le parti à développer un discours résonnant avec les catégories sociales sacrifiées et avec les laissés pour compte de la mondialisation, qu’elle oppose aux populations des grandes métropoles. En l’occurrence, la « ruralité oubliée ».

Crédits photo : @BFMTV

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