CollectifWildproject35024 €

HISTOIRES VRAIES ET PROLIFÉRANTES DES RÉSISTANCES AUX INFRASTRUCTURES HUMAINES
ATLAS FÉRAL

On ne sait pas bien comment appréhender l’Anthropocène.

Ce terme, qui désigne l’époque où l’activité humaine est devenue une force géologique transformant la planète, semble trop grand, trop abstrait, trop impalpable. Et puis, si le label a le mérite de résumer la complexité d’une situation en un mot, il reste légitimement critiqué pour son caractère englobant, qui dilue les responsabilités. C’est pour cela que l’Atlas féral, copiloté par l’une des grandes figures intellectuelles de l’écologie, l’anthropologue Anna Tsing, est l’un des projets les plus excitants du moment. « L’Anthropocène fait trop souvent référence à “ l’humanité ” comme un tout indifférencié, alors qu’en réalité, l’histoire des inégalités a protégé les élites des désastres environnementaux tout en les rejetant sur les pauvres, les autochtones, les colonisé·es et les non-Blanc·hes. »

Pour donner un visage concret à l’Anthropocène « dans toutes ses violences », et persuadée que « la description critique » est « une tâche centrale de notre temps », une équipe d’ethnologues et d’artistes a entrepris une cartographie terrain par terrain de notre monde devenu « féral ». Cette notion, qui désigne « une situation dans laquelle une entité, soutenue et transformée par un projet d’infrastructure fabriqué par l’humain, adopte une trajectoire hors de tout contrôle humain », est l’axe conceptuel auquel s’adosse cet atlas, qui paraît quelques mois après un premier ouvrage nourri par le projet, Notre nouvelle nature (Le Seuil).

Quand le discours sur l’Anthropocène tend à faire de l’humain une espèce toute-puissante, la féralité met l’accent sur les réactions en chaîne qui échappent à son emprise et fabriquent le monde de demain. Notre planète est au centre de ce volume joliment illustré composé d’une succession de monographies captivantes qui renseignent sur la manière dont « humains et non-humains se fabriquent ensemble » et forment de nouveaux espaces ici nommés « patches ».

Voilà pour le cadrage théorique d’une féralité qui permet de « penser avec les infrastructures ». Mais le résultat offre avant tout une série d’histoires tour à tour prenantes, bizarres, fascinantes. On y passe de la prolifération de la jacinthe d’eau au Bengale après l’arrivée du chemin de fer installé par les Britanniques au « paysage sonore » de la Grande Barrière de corail chamboulé par le trafic maritime. On nous parle aussi du bouleversement biologique qu’a produit à Hawaï l’introduction d’escargots géants africains en 1936, ou des Aedes aegypti, ces moustiques vecteurs de la fièvre jaune arrivés en Amérique avec les bateaux de la traite négrière, et qui ont « rendu le Nouveau Monde beaucoup plus malsain ».

Car notre époque hérite de l’infrastructure impériale d’hier, qui a été le socle du capitalisme. Au fil de ces descriptions, l’Atlas féral nous raconte une histoire de puissance, d’aveuglements et d’héritages toxiques, car « le lien entre la maîtrise et la ruine, voilà ce qu’est l’Anthropocène ».

YOUNESS BOUSSENA

ANNA TSING, JENNIFER DEGER, ALDER KELEMAN SAXENA, FEIFEI ZHOU, 
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR MARIN SCHAFFNER