Dans le Doubs, une stATION EN RECONVERSIONSki s'est passé
Face au manque d’enneigement, la station de ski de Métabief, dans le Doubs, a décidé d’anticiper la fin du ski alpin à l’horizon 2030. Un exemple d’adaptation au changement climatique. Mais sur le terrain, cette transition s’opère parfois brutalement, sur fond de graves difficultés financières.
texte DAMIEN MESTRE photos ARNAUD FINISTRE
C’est vrai qu’il y a plus animé que Métabief un dimanche matin d’automne. Le vent est glacial, les boutiques sont fermées. Les loueurs de ski profitent d’un dernier répit : mi-novembre, il n’y a encore personne dans cette station de moyenne montagne du Doubs. Tout au bout du village, là où les skieurs patientent habituellement devant les télésièges, des enceintes usées font résonner un tube disco, comme si quelqu’un avait oublié de l’éteindre. « Il faut juste que la neige tombe pour que tout se transforme ! », s’exclame un artisan du coin, qui profite de pouvoir encore garer sa voiture facilement, avant la sur–fréquentation hivernale.
Quand tombera-t-il, cet « or blanc » ? À Métabief, les flocons de neige ont fait la fortune de nombreuses familles, depuis les tout débuts de la station en 1953. Mais les habitants le disent tous : autrefois, l’hiver commençait le 15 novembre et s’achevait le 15 mars. Cédric, l’artisan, se rappelle avoir patiné gamin sur le lac d’à côté, entièrement gelé. Aujourd’hui, il a 50 ans et la scène paraît inimaginable. L’hiver dernier, il a fait tellement doux que les photos de la station ont fait le tour de la région : on y voyait des skieurs agglutinés sur une fine bande de neige artificielle et boueuse. « Ceux qui ne croient toujours pas au réchauffement climatique devraient simplement jeter un œil par leur fenêtre… »
Face à ce constat, le Syndicat mixte du Mont d’Or (SMMO), l’entité qui gère le domaine, a fait en 2020 une annonce fracassante : il n’y aura plus de ski alpin à Métabief à l’horizon 2030–2035. La station préfère anticiper sa propre fin. Composé de représentants du conseil départemental et des communes alentour, le SMMO a donc acté la disparition d’une des activités touristiques emblématiques du Haut–Doubs. La mesure – très médiatisée à l’époque – a fait l’effet d’un électrochoc. « Ça n’avait aucun sens de continuer à investir dans une activité amenée à disparaître », martèle Olivier Erard. C’est lui qui a fait le choix d’amorcer la transition, lorsqu’il était encore directeur de la station. Les prévisions indiquent qu’en 2030-2035, la limite d’altitude à laquelle la pluie se transforme en neige se situera entre 1 200 et 1 300 mètres. Périlleux pour un domaine skiable qui commence à 900 mètres et dont la piste la plus élevée débute à 1 400. « On aurait eu l’air bien con, sans neige mais avec des télésièges flambants neufs », répète souvent Olivier Erard.
« On aurait eu l'air bien con, sans neige mais avec des télésièges flambants neufs »
Le risque de « transformer la montagne en parc d'attractions »
En 2018, le SMMO fait le choix de renoncer à 15 millions d’euros d’investissements censés permettre le remplacement des remontées mécaniques vieillissantes. À la place, on rénove l’existant. L’idée ? Accorder quelques années de sursis supplémentaires au matériel de la station, le temps de se retourner, en misant sur d’autres sources de revenus. Désormais, les loueurs de ski se diversifient, proposent des VTT ou des accessoires de trail, deux activités accessibles l’été via les télésièges. La boutique Eyja Sport, ouverte il y a quatre ans dans le centre de Métabief, dégage par exemple 60 % de son chiffre d’affaires en « hors neige ». Le gérant, 35 ans, explique n’avoir jamais vraiment eu d’illusions : « On savait très bien en rachetant ici qu’on allait devoir s’adapter au réchauffement climatique. » Comme dans d’autres coins de moyenne montagne, la promesse d’une « station quatre saisons » – qui fonctionne toute l’année, avec ou sans neige – est devenue un argument de marketing territorial. Même si, en réalité, « rien ne peut remplacer le ski », reconnaît Olivier Erard, bien au fait de la cash machine que peut représenter une station dans un territoire rural.
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En guise de fuite en avant, la tentation est grande de multiplier ce qu’il appelle les « attraction à couillons » : tendre une tyrolienne géante, construire un parc thématique… En gros : « transformer la montagne en parc d’attractions ». L’alternative ? « Désintoxiquer le territoire. » Faire en sorte que le domaine de la station ne soit plus le seul endroit où s’entassent les touristes. Car la disparition du ski crée paradoxalement un risque de surfréquentation du massif. Dans une station, les pistes balisées ont au moins le mérite de concentrer les nuisances au même endroit. « L’idée, ce n’est clairement pas que l’on se retrouve avec le même nombre de vttistes que de skieurs… sinon ce serait une catastrophe pour la biodiversité ! », alerte Lucie Brelet, doctorante à l’Université de Nîmes. Au côté du SMMO, elle réalise un travail de recherche en psychologie environnementale et sociale, pour anticiper les potentiels conflits locaux liés à la transition de Métabief. L’un des principaux écueils possible est de « diluer » les activités sportives sur l’ensemble du massif. En clair: plutôt que d’avoir un nombre important de skieurs au même endroit, se retrouver avec des petits groupes de cyclistes ou de randonneurs partout dans la montagne. Les conséquences pourraient être catastrophiques pour des espèces menacées comme le Grand tétras, oiseau emblématique des forêts jurassiennes. « Surtout que les habitants qui connaissent les lieux considèrent que les aménagements touristiques ne sont pas faits pour eux. Ils risquent donc de s’enfoncer encore plus loin dans les zones protégées », avertit Lucie Brelet.
Après avoir prêché dans le désert, les écologistes du coin se sentent désormais un peu plus écoutés. « Enfin ! Les consciences bougent… », lâche Christophe Morin, le président de la Commission de protection des eaux, du patrimoine, de l’environnement, du sous-sol et des chiroptères de Franche-Comté (CPEPESC) – organisation fondée en 1976 et farouche opposante à la station ces dernières années. Il ajoute immédiatement : « Mais quel gâchis quand même ! ». Car selon la CPEPESC, la transition s’est faite trop tard. Surtout : l’association dénonce le gigantesque chantier de retenue collinaire réalisé au sommet d’une montagne en 2013 pour approvisionner la station en neige artificielle. L’association a même fait condamner le SMMO en première instance par le tribunal de Besançon, pour dégradation de l’habitat d’une espèce protégée. À l’époque, 80 000 m³ de roches sont concassés pour former deux barrages et créer un réservoir de plus de 100 000 m³, uniquement dédié à la neige de culture. Montant de l’investissement : environ six millions d’euros. « Autant d’argent qui aurait pu servir à la transition », déplore Christophe Morin.
Une perte de près de trois millions d'euros
En parcourant les archives de la presse locale, un détail saute aux yeux. Sur les photos, la personne qui vante les mérites de la neige de culture en 2013 est la même que celle qui décrète la fin du ski quelques années plus tard. En l’occurrence, Olivier Erard, l’ancien directeur. Dans un entretien accordé en novembre 2016, on le devine encore très enthousiaste, annonçant à nouveau plusieurs millions d’euros d’investissement, promettant encore plus de neige artificielle et un tout nouveau restaurant d’altitude. « Je me suis fait embarquer par le système, concède-t-il aujourd’hui. C’est le principe d’un modèle économique dominant : j’étais pris dans l’impératif de faire tourner la boutique. » Surtout que dans un premier temps, les investissements sont un succès. Les canons à neige permettent la relance du ski alpin, l’activité commerciale atteint des niveaux record. Certains hivers, ensoleillés et copieux en neige (2014-2015 par exemple), maintiennent l’illusion que Métabief tiendra facilement jusqu’en 2050. « Aujourd’hui, je me dis que ça n’a pas été inutile… passer pour le sauveur de la station m’a donné la légitimité suffisante pour amorcer la transition. »
D’autres ont le sentiment d’avoir été sacrifiés dans ce revirement. C’est le cas à Piquemiette, une partie du domaine isolée, située sur le versant opposé au village de Métabief. Une petite enclave, moins fréquentée, tout près de la Suisse. C’est ici que se trouvait la seule piste noire homologuée dans le Doubs. Elle n’ouvrira plus, le nouveau directeur de la station ayant annoncé la fermeture précoce de 30 % du domaine en septembre 2024, à quelques semaines du début de la saison. « Regardez, les canons à neige sont tout récents ! », montre Jérôme Tyrode depuis la terrasse de son restaurant, le Chalet du pisteur, petit établissement posé au milieu des pistes, dans lequel les skieurs venaient engloutir un sandwich à moins de 5 euros. Ici, les pistes ont été raccordées à la neige de culture il y a cinq ans à peine. Jérôme Tyrode dénonce une gestion totalement incohérente : « Ce n’est pas une transition, c’est un fiasco total ! Et en plus, on nous fait maintenant passer pour des idiots incapables de s’adapter au changement climatique. » Il explique avoir fait des travaux avec l’arrivée des canons, pour suivre le rythme de la station jusqu’en 2030. 80 000 euros investis dans le vent. Pour justifier cette fermeture brutale, le SMMO évoque les graves difficultés financières causées par le catastrophique hiver 2023-2024. Près de trois millions d’euros de perte, du jamais-vu. Il y aussi l’épidémie de Covid, puis l’inflation, qui a fait grimper les coûts. Sans compter la cure de rigueur budgétaire annoncée dans les collectivités locales… Jérôme Tyrode, lui, se demande plutôt pour- quoi la station s’entête à dépenser de l’argent dans l’entretien du tremplin de Chaux-Neuve, une grande rampe dédiée au saut à ski. Un endroit prestigieux qui a vu s’entraîner de grands champions, mais qui n’accueille plus de Coupe du monde d’hiver depuis 2019.
« C’est pas les Alpes, ici ! »
La nuit vient de tomber, le vent est devenu infernal, mais toujours pas de neige. Jérôme Tyrode et quelques copains passent chercher Aimé Sandona (« appelez-le Mémé »), celui qui, à 71 ans, tient la seule boutique de location de ski sur cette partie du domaine. La joyeuse équipe va boire un pot. À Piquemiette, ils sont à peine trois commerçants. Beaucoup s’inquiètent pour leur survie et une pétition contre la fermeture a réuni des milliers de signatures. Que feront-ils après le ski ? « C’est vrai que je pourrais transformer le magasin en appartements, les louer cher aux frontaliers qui travaillent en Suisse », lâche Mémé. Il dit ça sans y croire. On le sait trop heureux de côtoyer ses clients, des habitués (« Lui, son père venait déjà ici ! »), tout en proposant aux plus courageux un fond d’alcool de gentiane dans l’arrière-boutique. Autour du bar, tout le monde se refait l’histoire de la station. « On ne va peut-être plus avoir de neige… mais on se sera bien marré », conclut Jérôme Tyrode dans un grand rire, comme pour conjurer cette vilaine nostalgie qui écrase parfois Mémé. La fermeture annoncée de Métabief, c’est aussi, un peu, la fin d’un mythe : celui d’un ski familial, populaire et accessible à tous. « C’est pas les Alpes, ici ! », est l’une des phrases que l’on entend le plus, en référence à ces immenses stations de haute montagne aux tarifs très élevés, qui drainent une importante clientèle étrangère. Et qui, elles, ne sont pas prêtes d’envisager leur fermeture.