DANS L'ANTHROPOCÈNEROSA LUXEMBURG
Militante marxiste et théoricienne implacable, Rosa Luxemburg est aujourd’hui souvent réduite à une figure douce et sympathique. Derrière cette image romantique se cache une intellectuelle rigoureuse dont les analyses, loin d’être dépassées, éclairent les enjeux écologiques et les dynamiques impérialistes actuelles.
texte par CLÉMENT QUINTARD
Parmi les grands révolutionnaires, rares sont les personnages attachants. Panthéonisés, ils font l’objet de portraits austères, ceux de moines-soldats absorbés par un objectif unique : l’avènement du socialisme. Calomniés, on les dépeint sournois, minés par leurs carences affectives, convulsés de haines recuites. Comme si consacrer sa vie à la lutte contre la domination bourgeoise et l’exploitation capitaliste dispensait d’être humain. Empruntant copieusement à la psychologie de comptoir, cette partition binaire bute toutefois sur une exception : Rosa Luxemburg. Militante et théoricienne marxiste née en 1871 à Zamość, en Pologne, elle est aujourd’hui célébrée autant pour la finesse de ses analyses que pour sa sensibilité. « Un génie intellectuel [...], pleine de bonté et de compassion pour les souffrances de toute créature, homme ou bête », écrira à son sujet Arthur Gertel, son geôlier de Breslau, admiratif de sa « révolte contre toutes les injustices ».
Son intolérance à la violence la décidera à adresser des critiques – fraternelles mais sans ambages – aux bolcheviks sur les dérives bureaucratiques et répressives de la révolution russe. En Allemagne, où elle milite depuis 1898, Rosa Luxemburg devient l’une des principales figures de la gauche révolutionnaire. Sa vie s’accélère à partir de 1914. Elle est alors emprisonnée à plusieurs reprises pour ses positions internationalistes en faveur de la paix. Début novembre 1918, les marins de Kiel se soulèvent et précipitent la signature de l’armistice.
L’insurrection gagne la capitale berlinoise. La révolutionnaire y jette l’ensemble de ses forces, tout en mettant en garde ses partisans : « Un monde doit être bouleversé, mais chaque larme qui aura coulé inutilement est une accusation, et l’homme pressé qui en courant vers sa tâche broie un pauvre vermisseau par pure inattention commet un crime », avertit-elle dans Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge), journal de la Ligue spartakiste qu’elle a récemment cofondé avec son ami Karl Liebknecht, seul député à avoir voté contre les crédits de guerre en décembre 1914. Le 15 janvier 1919, ils sont tous les deux assassinés sur ordre de leurs anciens camarades sociaux-démocrates, qui dirigent alors la jeune République de Weimar. Le corps de Rosa Luxemburg est jeté dans un canal de Berlin ; la révolution spartakiste est écrasée.
Ainsi naît la légende de Rosa-La-Rouge, magnifiée par ses lettres d’amour et de prison. Des textes intimes, régulièrement réédités et même adaptés au théâtre, qui révèlent une empathie pour le monde vivant. Une « affinité naturaliste rare chez les marxistes de son temps », souligne le philosophe écosocialiste Michael Löwy, qui a consacré plusieurs essais à Rosa Luxemburg et rappelle qu’elle a étudié les sciences naturelles avant de se tourner vers l’économie.
Bourdons et benoîtes des ruisseaux
« Sa vision révolutionnaire du monde est indissociable de son sentiment politique de la nature. Sans lui, il n’y a ni socialisme ni communisme, il n’y a plus rien que la destruction », confirme Muriel Pic, traductrice et préfacière d’un Herbier de prison (Héros-Limite, 2023), miraculeusement resurgi des archives en 2009. Entre les planches où elle inventorie violettes cornues, benoîtes des ruisseaux et autres rubéoles des champs, Rosa Luxemburg raconte à ses amis l’extase que lui procure l’observation des marronniers, des bourdons et des mésanges charbonnières. Parfois, la contemplation se fait anxieuse et s’apparente à une pensée écologique avant l’heure. « Hier, j’ai appris pourquoi les oiseaux chanteurs disparaissent d’Allemagne, s’émeut-elle le 2 mai 1917 auprès de son amie Sophie Liebknecht. C’est la rationalisation croissante des cultures – sylviculture, horticulture, agriculture – qui les prive peu à peu de toutes les conditions naturelles nécessaires à la nidification et à la nourriture. [...] Je n’ai pu retenir mes larmes à l’idée d’une disparition silencieuse et inéluctable de ces petits êtres sans défense. »
Fouiller le monde entier
Dans ses articles d’intervention comme dans ses écrits théoriques, Rosa Luxemburg montre un tout autre visage : celui d’une économiste pointue, dirigeante de parti implacable et polémiste cinglante. Gauthier Delozière, doctorant en science politique et coauteur d’un ouvrage à paraître sur le marxisme écologique, souligne l’importance de ses travaux : « Elle reprend certains développements abstraits de Marx et dévoile que l’exploitation capitaliste, sans cesse en mouvement, a besoin de se renouveler. On retrouve cette idée à travers une notion qui deviendra centrale dans la théorie marxiste : l’impérialisme. »
Rosa Luxemburg met tout d’abord en évidence que les économies capitalistes produisent tendanciellement plus de marchandises que ce que la demande intérieure est capable d’absorber. Une surproduction qui tire son origine de la sous-consommation des prolétaires, exploités au profit d’une concentration toujours plus disproportionnée des richesses. Le capital doit donc conjurer des crises chroniques – l’impérialisme naît de cette nécessité. Les économies capitalistes se tournent alors vers les économies non-capitalistes pour écouler leurs surplus de marchandises, et en profitent pour accaparer, exploiter et extraire de nouvelles ressources naturelles. Rosa Luxemburg prouve ainsi que le capitalisme a toujours besoin d’un « extérieur » pour exister : « Dans son désir de s’approprier les forces productives à des fins d’exploitation, le capital fouille le monde entier », écrit-elle dans L’Accumulation du capital, publié en 1913.
Là où l’orthodoxie considérait le capitalisme comme un processus en voie d’achèvement, Rosa Luxemburg insiste au contraire sur son caractère dynamique. En mettant en évidence la dimension géopolitique de l’exploitation capitaliste, elle permet d’expliquer le développement inégal et le rôle des espaces périphériques dans la résolution des crises du centre.
« Dans son désir de s'approprier les forces productives à des fins d'exploitation, le capital fouille le monde entier »
— Rosa Luxemburg
Violence et subsistance
Si le capitalisme façonne l’espace mondial selon ses besoins, la violence est consubstantielle à son expansion. Les sociétés colonisées, qu’il « dépouille par la force de leurs moyens de production et de leur force de travail », en sont les premières victimes. Rosa Luxemburg en fait alors des bastions de résistance dont la « lutte à mort jusqu’à l’épuisement total ou l’anéantissement » opposent des limites à l’accumulation. « Aujourd’hui, pour les écologistes, les communautés indigènes sont importantes parce qu’elles représentent à la fois un rapport différent à la nature, mais aussi parce qu’elles sont en première ligne pour la défense des forêts et des rivières, fait valoir Michaël Löwy. Rosa Luxemburg, qui s’est intéressée aux communautés d’Amérique latine qualifiées de “communismes primitifs”, les concevait déjà comme des “remparts”. »
Et le philosophe de citer l’exemple du mouvement zapatiste au Mexique, qui a hérité de la civilisation maya, pourtant disparue, de « rapports au monde précapitalistes et collectivistes qui perdurent encore aujourd’hui dans les mémoires et dans les pratiques ».
Cette réflexion sur les « remparts » anticapitalistes rejoint directement les travaux des penseuses écoféministes Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen, qui ont réalisé des enquêtes ethnographiques sur les paysans du Sud global et sont les premières, à la fin des années 1970, à donner à la pensée de Rosa Luxemburg une coloration véritablement écologique. Elles prolongent ainsi son analyse de la dépendance structurelle du capitalisme en montrant que l’« en dehors » non capitaliste n’est pas que géographique, mais concerne aussi le travail de subsistance des femmes et des paysans. Cette « perspective de la subsistance » englobe les activités gratuites qui permettent la reproduction de la vie hors marché – cultures vivrières, artisanat, soin, entraide communautaire – et qui forment la base invisible sur laquelle repose toute l’accumulation capitaliste. Comme pour les espaces colonisés décrits par Rosa Luxemburg, ces pratiques sont systématiquement dévalorisées, spoliées ou détruites, tout en restant indispensables à la « reproduction élargie » du capital.
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Socialisme ou écologie de guerre
Les tensions géopolitiques actuelles justifient d’autant plus de redécouvrir la pensée de la révolutionnaire, estime Gauthier Delozière : « Rosa Luxemburg montre que les États-nations capitalistes sont en concurrence permanente pour l’appropriation de ces “en dehors” non capitalistes. C’était vrai à son époque, ça l’est encore aujourd’hui. La raréfaction des ressources conduit à une hausse des dynamiques impérialistes à l’échelle mondiale : les prédations sur les métaux rares du Groenland ou la concurrence entre la Chine, les États-Unis et la Russie rappellent la pertinence de ses analyses. »
Scrutant la fuite en avant du capitalisme, Rosa Luxemburg formulait une alternative en forme d’avertissement : « socialisme ou barbarie ». Le mot d’ordre, prononcé en 1915, quelques mois après le déclenchement de la guerre, est resté célèbre. Face au carnage dans les tranchées, les coups de clairon patriotiques n’ont pas tardé à devenir inaudibles : « dans l’atmosphère dégrisée de ces journées blêmes, c’est un tout autre chœur que l’on entend : le cri rauque des vautours et des hyènes sur le champ de bataille », écrit-elle. C’est que la guerre, selon les conceptions de Rosa Luxemburg, est une échappatoire – sanglante – produite par le capitalisme pour résoudre ses contradictions internes.
Le militarisme « est devenu indispensable d’un triple point de vue : premièrement, comme moyen de lutte pour la défense des intérêts “nationaux” [...] ; deuxièmement, comme le type d’investissement le plus important, tant pour le capital financier que pour le capital industriel ; troisièmement, comme instrument de la domination de classe à l’intérieur sur le peuple travailleur. » En 2024, les dépenses d’armement ont bondi de près de 10 %, soit la plus forte augmentation depuis la fin de la Guerre froide. Les bobards bellicistes gagnent en intensité, et le militarisme contamine, comme au temps de Rosa Luxemburg, une partie de la gauche.
Ainsi de « l’écologie de guerre », qui invite à considérer la perspective d’un conflit armé comme une opportunité permettant d’accélérer la « décarbonation » de l’économie et de rompre toute dépendance avec les « impérialismes fossiles ». Les conditions matérielles de cette « transition » à marche forcée sont pudiquement éludées. Pour satisfaire aux exigences de l’Accord de Paris, on estime qu’il faudra extraire autant de métaux en trente ans qu’au cours de toute l’histoire humaine. Si la conversion aux énergies renouvelables légitime aux yeux du public la ruée actuelle vers les « métaux de la transition » (lithium, cobalt, cuivre, terres rares), elle camoufle d’autres intérêts inventoriés par Celia Izoard, notamment les besoins colossaux du secteur du numérique ou des industries militaires et aérospatiale. D’un impérialisme, l’autre.