Que faireDE la néoruralité ?
Le retour à la terre est-il l’eldorado d’un futur écologiste ou une vieille arnaque pour bourgeois en manque de nature ? Souvent moqué, le phénomène des néoruraux met en exergue des angles morts de la pensée stratégique chez les écolos.
texte NATACHA MARBOT
Quelques outils sur l’épaule, une petite valise à la main, un homme moustachu descend du train à Aiglemont et s’enfonce dans la forêt des Ardennes vers le lopin de terre qu’il a acheté pour quelques sous. Nous sommes en 1903, et l’anarchiste Jean Charles Fortuné Henry quitte Paris afin d’« œuvrer pour la cause juste ». Il pose les premières pierres d’une communauté libertaire dont l’histoire est racontée dans L’Essai, bande-dessinée de Nicolas Debon publiée en 2015 chez Dargaud. Néoruraux de leur époque, ses membres traversent en quelques années des joies et des difficultés similaires à celles rencontrées aujourd’hui par celles et ceux qui quittent les villes pour la campagne.
Des phalanstères du XIXe siècle aux ingénieurs déserteurs du XXIe, en passant par les communautés hippies des années 1970, on voit que la tentation de fuir la ville pour concrétiser ses idées et valeurs resurgit à intervalles réguliers. Vivre, dans sa chair, une écologie profonde et radicale demanderait de quitter l’enfer urbain pour se reconnecter au vivant et à la nature. Ce retour à la terre, encensé par certain·es et moqué par d’autres, illustre avec persistance le poids écrasant que la ville aurait sur les existences de celles et de ceux qui la peuplent. À la sortie du Covid, tous les médias titraient sur l’exode urbain qu’aurait provoqué le choc de la pandémie. Des chiffres de départ des villes importants sont effectivement enregistrés, mais ils ne collent pas à l’imaginaire néorural version salopette et botte de foin. Max Rousseau, géographe et politiste au Cirad, a participé, en 2023, à la rédaction d’un rapport pour le gouvernement sur la réalité de cet exode urbain. « La grande majorité de ces départs concernent des personnes à la retraite ou en préretraite. Une autre partie relève de personnes qui, grâce au télétravail, peuvent s’éloigner des villes, mais gardent leur mode de vie urbain. On parle plutôt dans ce cas de méga périurbanisation. » Madeleine Sallustio, anthropologue associée à l’Ideas d’Aix-Marseille Université, précise : « Il est plus pertinent de réfléchir en termes de pratiques qu’en termes d’identité ou d’origine géographique. Les personnes s’installent-elles en ruralité pour y travailler ? Y avoir une activité culturelle ou associative ? Transformer leur consommation ? Ont-elles un projet politique ? »
SE LIBÉRER DU SALARIAT ET VIVRE AU GRAND AIR
Parmi tous les types de néoruralités, l’anthropologue s’est particulièrement intéressée aux néopaysan·nes. « L’un des facteurs décisifs de leur départ est le travail. Iels cherchent à se libérer du salariat, ses contraintes horaires, sa hiérarchie, sa spécialisation, à travailler de leurs mains au grand air. » Le rapport au temps a aussi son importance, note Madeleine Sallustio : « Certain·es viennent avec l’envie de “décélérer”, mais se confrontent à la réalité du travail agricole : dépendance au rythme des animaux et des plantes cultivées, qui ont leurs propres périodes d’accélération. » L’anthropologue renchérit : « Souvent, les personnes qui quittent les villes ne supportent plus la ville en tant qu’espace capitaliste, dépendant des importations pour la nourriture et l’énergie, et sur lequel elles n’ont que peu de levier démocratique. »
Pour d’autres, étudié·es par Max Rousseau, c’est le calme, l’éloignement et la nature qui les motivent, même sans projet agricole. Parfois avec une analyse faussée de leurs difficultés : « On remarque une forme de transfert spatial de leurs problèmes, associés à la ville, alors qu’il peut s’agir de problèmes de couple, de management toxique, de burn-out. » Dans tous les cas, le qualificatif « néo » est généralement assez mal vécu par les personnes qu’on en affuble : « Il est associé à une certaine naïveté et une incompétence pour les pratiques rurales, explique Madeleine Sallustio. Et puis on est tous le “néo” de quelqu’un. » À part les créateurs de l’éphémère magazine Néoruro, qui n’a connu que deux numéros en 2021, tous et toutes tiennent ce terme à distance.
COQ, PISCINES ET CHASSE
Si les querelles de voisinage sont souvent montées en épingle dans les médias – on se souvient du procès du coq Maurice, qui chan- tait trop fort sur l’île d’Oléron – les nouvelles arrivées dans les espaces ruraux sont, bien sûr, remarquées, et mènent parfois à des conflits d’usage. « Cela va de la piscine remplie en période de sécheresse au refus de déboiser les forêts pour leur entretien, ou encore à la lutte contre les périodes de chasse. Les personnes arrivant des villes ont parfois tendance à sacraliser la nature, à vouloir la mettre sous cloche », explique Max Rousseau. Il note aussi qu’en cas de conflit, les néoruraux « avec un fort capital culturel ou social » ont une certaine facilité à monter des associations et à faire appel à des avocat·es, ce qui met la société locale sous forte pression.
Du côté des nouveaux arrivants aussi, les désillusions sont nombreuses. « Celles et ceux qui viennent avec l’idée d’une plus grande liberté et d’un contrôle social moindre qu’en ville sont souvent déçu·es, car la campagne n’échappe pas aux marchés mondiaux, à la spéculation foncière et même au contrôle de l’État », note Madeleine Sallustio. Ni aux livraisons Amazon. Celles et ceux qui cherchent l’autosuffisance se rendent aussi compte qu’elle est difficilement atteignable.
« Celles et ceux qui viennent avec l’idée d’une plus grande liberté et d’un contrôle social moindre qu’en ville sont souvent déçu·es, car la campagne n’échappe pas aux marchés mondiaux, à la spéculation foncière et même au contrôle de l’État »
— Madeleine Sallustio
« Dans le fond, l’enjeu de l’intégration est toujours de se créer une légitimité locale », résume Madeleine Sallustio. Les néopaysan·nes, pour leur part, « veulent montrer qu’iels savent travailler, font preuve de respect pour la culture paysanne ». Parfois même avec plus de zèle que les agriculteur·ices voisin·es. Beaucoup, pour l’anthropologue, sont mu·es par l’image du paysan stable et sage, capable de résister aux crises. Une image qui, si elle est parfois un peu désuète, est porteuse d’espoir. Car pour atteindre le million de paysan·nes en France d’ici 2050, une bonne partie devra venir des villes. Madeleine Sallustio, qui a travaillé sur la notion de nostalgie chez les néopaysan·nes ajoute : « Elle se manifeste par une curiosité pour le passé, qui les aide dans leur conception du futur. Iels réfléchissent par exemple au retour à la traction animale dans une perspective de se défaire du pétrole. » Ces collectifs sont mieux accueillis dans les communes de gauche, ou composées d’anciens néoruraux, car le tissu associatif, culturel et social est déjà en place.
Pour autant, « la gentrification rurale est davantage due aux achats de résidences secondaires ou aux riches retraités qu’aux néopaysan·nes qui n’ont pas un très grand pouvoir d’achat ». Ces dernier·ères migrent d’ailleurs souvent d’un collectif à l’autre : « On voit apparaître des collectifs “pépinières”, où les jeunes viennent se former, et les quittent ensuite pour s’installer seul·es, en famille, ou dans un autre collectif, remarque l’anthropologue. Celles et ceux qui ont pu accéder à la propriété ont plus tendance à s’enraciner. Ce qui est sûr, c’est que très peu reviennent en ville. »
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LA VILLE DES VICES ?
Dès le XVIIIe siècle avec Jean-Jacques Rousseau, et d’autant plus depuis l’industrialisation, la ville est souvent représentée, dans la littérature, le cinéma et certains discours média- tiques, comme un lieu de vice, de corruption et d’accumulation. Avec des conséquences politiques. « Plus la question de la morale intervient dans le discours sur la ville, plus on glisse vers des discours d’extrême droite », remarque Antoine Dubiau, auteur d’Écofascismes (Grevis, 2022). Morale qui n’est pas totalement absente des discours, même à gauche, de personnes souhaitant quitter la ville. « Elle est souvent décrite comme un lieu surpeuplé, hétéronome, pollué, bruyant et bétonné », liste Madeleine Sallustio. L’idée de la défaillance de la ville dépasse les clivages droite-gauche, ajoute Max Rousseau : « Elle n’est pas nourrie de la même peur, mais la conclusion de devoir quitter la ville est la même. À droite, on a peur d’une guerre civile liée à l’immigration, et à gauche on pense que la ville est vouée à disparaître, car pas adaptée au changement climatique. »
Ce dernier point est, pour Antoine Dubiau, un impensé de l’écologie : « Quitter les villes est un idéal souvent autojustifié, qui manque d’analyse et de réflexion sur la stratégie globale. Que faire pour celles et ceux qui resteraient en ville ? Qu’apporte vraiment à la lutte politique le fait de même la quitter ? » Car les espaces urbains remplissent des fonctions essentielles pour de larges franges de la population : « Ce sont des lieux de sécurité communautaires pour les populations immigrées, pour la communauté LGBTQIA+, où le nombre compte », rappelle Antoine Dubiau.
Loin d’être idéale, la ville est cependant un espace de tissu social important, où naissent les mouvements sociaux et où vivent les luttes. « Il peut y avoir, dans les départs néoruraux des écologistes, une forme de mise en retrait, voire d’abandon de la vie politique. Les collectifs comme les individus quittant les villes, qui ramènent la lutte avec eux, finissent souvent par se couper du reste, ne serait-ce qu’à cause des exigences du monde paysan. » Sans aller jusqu’à décourager les départs des villes, la continuité des espaces de luttes politiques serait à intégrer dans les projets de néoruralité. Une piste de positionnement intéressante, note Antoine Dubiau, est celle des Soulèvements de la terre qui, selon lui, tracent justement un trait d’union entre les territoires urbains et ruraux. Dans les différentes luttes locales, les Zad en premier lieu, les personnes issues de la néoruralité, du local et celles venues de la ville en soutien se mélangent – non sans difficultés –, pour porter un projet politique cohérent entre le rural et l’urbain.