Paul Poulain
« J'ai fait du risque mon métier »

Le 4 janvier 1966, l’explosion des sphères de propane de la raffinerie de Feyzin faisait 18 morts et plus de 80 blessés. Dans cette même vallée de la chimie, à Saint-Fons, près de Lyon, le 22 décembre 2025, une violente déflagration a eu lieu dans l’usine chimique Elkem, faisant deux morts parmi les 570 salariés.

Un accident qui ravive la question du risque industriel, auquel s’intéressait le quatrième numéro de Fracas : nous avions rencontré le lanceur d’alerte Paul Poulain, qui a pu observer de très près les insuffisances dans la sécurisation des usines, exploitations, entrepôts dangereux ou dégageant des matières toxiques. Effaré par les manquements, résultat de priorités politiques et économiques en dépit de la sûreté des populations, il publie un livre au péril de sa carrière : Tout peut exploser.

Portrait

texte ISMA LE DANTEC illustration ESTEBAN MABEL GARCIA

En France, 68 000 accidents industriels ont lieu chaque année, soit environ 187 par jour, dont 20 incendies. Il ne s’agit ni d’une fiction, ni d’une mise en garde, mais de données actuelles et précises qu’égrène Paul Poulain avec aplomb. « J’ai travaillé huit ans en bureau d’études spécialisé en sécurité incendie et en maîtrise des risques industriels », se présente-t-il. Une fonction tellement prise au sérieux qu’il a fini par la perdre, dérangeant par son zèle. À la terrasse d’un café associatif du XVIIIe arrondissement parisien où nous le rencontrons, rien ne trahit les tourments traversés depuis la publication de son livre Tout peut exploser. Enquête sur les risques industriels en 2021 – sinon peut-être cette vigilance tranquille avec laquelle il emploie et soupèse chaque mot, comme s’il s’agissait d’une matière dangereuse.

Ancien basketteur en sport-études, traits joviaux derrière ses lunettes à montures fines, Paul Poulain ne se destinait pas spécialement à l’étude des dangers industriels, encore moins à briser l’omerta qui les entoure : il atterrit dans ce milieu « vraiment par hasard, en postulant à une alternance durant mes études en école de commerce ». Ce concours de circonstances lui permettra d’observer de l’intérieur les défaillances d’un système où la rentabilité prime souvent sur la sécurité des populations et l’environnement, avec « un regard probablement plus critique qu’un ingénieur qui a voulu toute sa vie travailler là-dedans ». Son rôle, en amont du processus de décision, consiste à rencontrer les industriels pour recueillir leurs problématiques, réaliser les premières analyses de risques, avant de transmettre les dossiers à ses collègues pour des études plus approfondies.

Depuis cette position, Paul Poulain a une vue imprenable sur le désastre, non seulement en France mais partout en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, et peut comparer les réglementations et les pratiques à l’international. « Je me suis retrouvé dans une usine dans laquelle on me faisait venir pour améliorer la sécurité incendie. Mais les bases de la sécurité des personnes n’étaient même pas mises en place : j’ai vu des salariés ivoiriens aller dans des cuves remplies de produits chimiques sans gants et revenir avec les mains pleines de sang », témoigne-t-il d’une voix nouée.

DES DÉCISIONS ÉCONOMIQUES, MAIS POLITIQUEs

Ses recherches le conduisent à constater des contrôles quatre fois moins poussés en France qu’en Allemagne, deux fois moins qu’en Italie. « J’ai commencé à me rendre compte qu’il y avait une problématique vis-à-vis des accidents industriels, qu’il y en avait beaucoup trop et que la moitié, selon les statistiques des assureurs, auraient pu être évités. Si on contrôlait plus, on pourrait avoir de meilleurs résultats, ce qui se fait ailleurs. » En France, 1 650 inspecteurs et inspectrices de l’environnement sont chargés de contrôler 500 000 installations, usines, entrepôts logistiques et exploitations agricoles. Des effectifs très insuffisants selon lui : il en faudrait 9 000. D’aucuns répondront que la période n’est pas à l’augmentation des dépenses publiques, que les caisses de l’État sont vides, que les administrations doivent faire des économies. Mais ces choix sont « forcément politiques : si on a envie de mettre les moyens, on les met, on est capable de le faire pour la police », rétorque-t-il.

Lorsque l’on questionne le lanceur d’alerte sur les causes de cette inaction, il déroule une liste où s’enchevêtrent concurrence internationale des industries, collusion entre pouvoirs public et économique, amendes et peines trop faibles pour dissuader les industriels... « Et donc, on ment à la population pour ne pas l’inquiéter ». Mais qui, « on » ? « C’est aux préfets de trancher la sanction, c’est de la justice administrative, et non pénale. Je ne leur en veux pas tant que ça, car ils se retrouvent face à un choix cornélien entre le développement économique du territoire et la sécurité de la population. C’est tout un système qu’il faut changer », développe Paul Poulain.

Sa prise de conscience de l’ampleur des risques industriels et environnementaux en France est progressive, de petits renoncements en grandes catastrophes médiatisées – comme l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen, en 2019. « Ma première désillusion a été de constater, peu à peu, qu’entre ce qu’on préconisait et ce qui était appliqué derrière, il y avait des décisions économiques. Que pour des questions de rentabilité, les industriels préféraient ne pas agir pour maximiser la sécurité », se souvient-t-il.

« Aujourd'hui, on questionne encore moins l’industrie, car il faut produire de l’armement. S’il y a des accidents, c’est presque moins grave. »

— Paul Poulain

Puis vient la pandémie de Covid-19, « qui a décuplé sa conscience des enjeux écologiques » : le temps de lire, creuser les sujets... Une prise de recul forcée, hors de la quotidienneté de ses fonctions. « Et d’avoir sous les yeux le cas du coronavirus lui-même, lié soit à une fuite de laboratoire, soit à un problème écologique de création de pandémie. C’est, dans tous les cas, la résultante d’un problème lié à nos activités productives, industrielles. »

Mais c’est l’explosion dévastatrice due au nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth, provoquant la mort de plus de 200 personnes en 2020, qui joue véritablement le rôle de catalyseur. Sollicité en tant que président du syndicat professionnel des bureaux d’études en sécurité incendie pour éclairer les médias, Paul Poulain se décide à parler. « Je me suis dit : “ Là, tu peux essayer de participer au changement de société que tu souhaites, ne plus être passif, te contenter de voter tous les cinq ans et attendre. ” En parlant à l’antenne de médias comme BFM TV ou France Télévisions, j’étais naïf, mais je pensais sincèrement qu’il y aurait des déclics, que je pourrais être utile en alertant », déroule-t-il, ponctuant son récit d’un rictus navré.

Des bâtons dans les roues

C’est peu après ces premières interventions télévisées qu’Isabelle Saporta, alors éditrice chez Fayard, lui propose d’écrire un livre sur le sujet. « C’était l’occasion d’essayer de faire un travail de qualité qui permettrait au plus grand nombre de comprendre ces enjeux, avec un objectif d’éducation populaire. Car le seul moyen de faire bouger les lignes, c’est que l’opinion publique s'intéresse à ces sujets et soit en mesure de mettre la pression sur les politiques pour changer les règles du jeu. »

Pour nourrir son ouvrage, Paul Poulain s’appuie alors sur le travail d’historiens comme Thomas Le Roux et Renaud Bécot, dont il distille les anecdotes : « Cela peut sembler fou, mais on était plus en sécurité sous l’Ancien Régime que dans un système qui, comme aujourd’hui, se dit “ démocratique ” sans l’être. Avant la Révolution française, explique-t-il, quand les populations locales ne voulaient pas de l’implantation d’une usine, l’implantation ne se faisait pas. C’est de plus en plus difficile pour les riverains de se faire entendre. »

📚 Tout peut exploser. Enquête sur les risques et les impacts industriels,
Fayard, 2021, 300 pages, 20 euros.

Dans ce livre, Paul Poulain dresse un panorama aussi inquiétant qu’exhaustif des risques industriels en France : impunité des exploitants, complicité des pouvoirs publics, vétusté des installations, développement de nouvelles productions dangereuses et mise sur le marché de substances peu contrôlées... La liste des manigances des industriels pour continuer à produire comme bon leur semble et à bas coûts, mais aussi des manquements de l’État, chargé
en principe de veiller à la sécurité des populations, formule en filigrane un constat accablant : en régime capitaliste, la santé publique ne pèse jamais lourd face aux intérêts économiques.

Tout peut exploser. Enquête sur les risques industriels sera publié in extremis en septembre 2021 par Fayard, avant que la maison d’édition ne soit rachetée par le milliardaire Vincent Bolloré, connu pour son empire médiatique au service de l’extrême droite. Paul Poulain y dévoile méticuleusement l’ampleur des lacunes dans la sécurité des 500 000 usines, exploitations et entrepôts officiellement considérés comme dangereux ou dégageant des matières toxiques en France ; le silence organisé autour des accidents, le manque criant de moyens alloués à la prévention.

Un ouvrage coup de poing qui, pour son auteur, a bien failli se transformer en épitaphe professionnelle. Dès ses premières interventions médiatiques, avant même la sortie de son livre, Paul Poulain subit des « pressions » de la part de ses employeurs. « On m’a expressément demandé de me taire. » Il se retrouve isolé de ses collègues, cesse d’évoquer auprès d’eux ses recherches, qu’il poursuit dans l’ombre. Mais c’est après la publication que les répercussions ont été les plus éprouvantes. « Un bureau d’étude, ça reste une entreprise, avec une réputation à préserver, des clients à contenter... Je comprends la difficulté pour mes supérieurs, même si j’estime qu’ils auraient dû faire preuve de plus de courage pour me défendre », semble-t-il pardonner.

Les relations professionnelles de longue date se détériorent rapidement : « Le plus dur, c’est le changement de comportement de personnes avec qui on travaille quotidiennement depuis sept ans, avec qui on est d’accord sur 100 % du sujet, mais qui nous laissent totalement tomber dès qu’on se met à tout déballer au grand public, qu’on dévoile la réalité de la situation. Voire pire, nous mettent des bâtons dans les roues. Humainement, c’est très violent, et quatre ans plus tard, c’est encore douloureux », confie le lanceur d’alerte, poussé vers la sortie peu après la publication de son ouvrage.

« JE N’AI PAS TOUCHÉ LE GRAND PUBLIC »

Paul Poulain sera peu après employé, toujours dans le domaine de la sécurité industrielle, cette fois-ci côté assurance, en tant qu'ingénieur de prévention chez Generali. L’assureur lui laisse les mains libres, « parce qu’ils ont sincèrement intérêt à ce qu’il y ait moins d’accidents pour que cela leur coûte moins d’argent ». « Mais ça a des limites... que j’ai franchies », reprend-il, faisant ici référence à l’incendie d’un entrepôt de batteries au lithium du groupe Bolloré, survenu le 16 janvier 2023 près de Rouen. Le jour même, il est invité au JT de 20h00 de France 2, où il alerte sur la toxicité de l'incendie et explique qu’il aurait, en conséquence, fallu confiner la population alentour. Dès le lendemain matin, son téléphone sonne avec, au bout du fil, la PDG du groupe Generali.

« Elle n’est même pas passé par mon supérieur, elle m’a directement appelé pour me dire : “ il faut se taire ”. » Face à son refus d’obtempérer, Paul Poulain est, une fois de plus, congédié. « Là, j’ai commencé à me dire que ça allait être compliqué... », admet celui qui travaille aujourd’hui à la sécurité des tribunaux, pour le ministère de la Justice, loin du secteur industriel. « Il y a moins de pressions », semble-t-il presque se justifier. Car si tout ceci était à refaire, « je ne suis pas sûr que je prendrais le risque. Les conséquences sur ma vie personnelle et professionnelle ont été brutales. Et malgré mon travail de vulgarisation, je n’ai pas touché le grand public. » Sans compter que les risques industriels interpellent aujourd’hui moins qu’au moment de la publication du livre, en 2021, enchérit-t-il en évoquant l’actualité géopolitique : « On questionne encore moins l’industrie, car il faut produire de l’armement. S’il y a des accidents, c’est presque moins grave. »

Paul Poulain semble avoir tout essayé, au péril de sa carrière. Investi dans des associations d’éducation populaire, il a même écrit une adaptation de son ouvrage en pièce de théâtre, espérant toucher un public plus large, moins initié. « Je commence à avoir un regard très pessimiste », s’excuse-t-il. Difficile de lui donner tort quand même un spectaculaire incendie d’une déchetterie dans le XVIIe arrondissement parisien, survenu quelques jours avant notre rencontre, ne suscite aucune réaction. « J’imagine qu’on va attendre de toucher le fond pour agir. La catastrophe est déjà là : on est passé de 150 000 cancers en 1985 à 400 000 en 2020, avec une augmentation accrue chez les ouvriers et dans les zones les plus concernées par les pollutions industrielles. Statistiquement, on aura toutes et tous un cancer dans notre vie, alors que moins d’une personne sur deux en avait en 1985 », prêche-t-il encore. Dans le désert ?