DANS L'ANTHROPOCÈNE MARY SHELLEY
Le docteur Frankenstein et son monstre restent présents dans l’imaginaire collectif, deux siècles après la parution de l’ouvrage de l’écrivaine britannique Mary Shelley. Objet fictionnel inquiétant, le récit de ce Prométhée moderne qui commet un crime contre les générations à venir recèle des trésors moraux, éthiques et politiques pour penser l’écologie du XXIe siècle.
texte PHILIPPE VION-DURY
En 1816, aux abords du paisible lac Léman, en Suisse romande, un trio légendaire se forme entre Lord Byron, Percy Bysshe Shelley et Mary Wollstonecraft Godwin. Le premier est déjà auréolé de gloire pour ses poèmes au romantisme noir, le second est une étoile montante de la littérature, remarqué pour ses textes sulfureux et aux accents révolutionnaires. La dernière est une parfaite inconnue. Elle n'a pas 20 ans et, pour une femme dans l'Angleterre georgienne, la réussite se limite à la perspective de faire un beau mariage - elle épousera le poète Shelley la même année. C'est pourtant bien Mary Shelley qui laissera la marque la plus brillante et durable dans l'histoire de la littérature. Un soir, les trois comparses se lancent un défi: écrire l'histoire la plus horrifiante possible.
Inspirée par les contes germaniques de fantômes puis hantée par ces figures spectrales jusque dans ses rêves, Mary se réveille avec une idée iconoclaste. Elle écrira l'histoire d'une créature de chair, cousue de morceaux de cadavres et amenée à la vie par la flamme de la science. Ou plutôt celle de son créateur, le docteur Frankenstein, qui connaîtra l'horreur et l'enfer pour avoir singé Dieu. Publiée en 1818, l'œuvre de Shelley connaîtra un succès retentissant, au point d'être considérée comme le premier roman de science-fiction moderne.
Deux siècles plus tard, les figures de Frankenstein et de son monstre sont toujours réinventées, adaptées, débattues, analysées... jusque dans les réflexions écologiques. Traditionnellement, la figure du docteur Frankenstein est associée à celle de l'hubris moderne, la démesure aveugle de la science cartésienne qui finit par enfanter des monstres qui lui échappent, du nucléaire aux OGM. Une interprétation renforcée par le sous-titre du roman de Mary Shelley: Le Prométhée moderne. Une référence qui peut paraître ironique. Car Prométhée, titan qui vola le feu de l'Olympe pour le donner aux hommes, a certes enfreint la loi divine, mais il l'a fait en connaissance de cause afin de sauver l'espèce humaine, mal pourvue pour se défendre. Il est, comme son nom grec l'indique, le «Prévoyant». Tout le contraire d'un Frankenstein qui, certes, vole le secret de la vie, mais le fait en toute inconscience, sans anticiper les conséquences de ses actes. « Lorsque je découvris que j'avais entre les mains un pouvoir aussi stupéfiant, j'hésitai longtemps quant à la façon de l'employer. » Frankenstein ne se demande pas s'il doit ou non user de ce pouvoir, mais comment. En cela, il n'est qu'à moitié Prométhée... et à demi Epiméthée, le frère étourdi, « celui qui réfléchit après coup ». Mais il est déjà trop tard lorsque le jeune docteur contemple, horrifié, le résultat de son œuvre. « J'étais l'auteur de maux auxquels je ne pouvais rien changer. »
Aimer ses monstres ?
L'analyse aurait pu en rester là si Bruno Latour (1947-2022) ne s'en était pas emparé en proposant une interprétation bien différente du mythe. Dans l'ouvrage Aramis or The Love of Technology (1992), mais surtout dans l'article «Love Your Monsters» («Aimez vos monstres», 2011), le philosophe classé écolo défend une idée provocatrice: la faute du docteur Frankenstein n'est pas celle que l'on croit. Selon lui, son péché n'est pas tant d'avoir créé un monstre que de l'avoir abandonné puisque, dans son roman, Mary Shelley donne plusieurs fois l'occasion au créateur de prendre en pitié sa créature. Et chaque nouvel abandon envenime le cœur de celle-ci, la rend plus infâme, violente, et finalement meurtrière. Ce n'est plus l'hubris et la transgression des lois naturelles qui sont punies, mais bien le défaut d’amour.
Bruno Latour prend finalement le parti de la créature, qui fait preuve de plus de lucidité que son créateur et le met en garde : « Tu détestes et rejettes ta créature, à laquelle tu es uni par des liens que seul l’anéantissement de l’un de nous deux peut dissoudre. » Et Bruno Latour d’en tirer une conclusion générale : aimez vos monstres ! « En nommant la nourriture frankenfood ou frankenfish, nous dit Latour, nous reproduisons sans cesse le geste et la méprise du docteur Frankenstein. Au lieu de prendre soin de nos productions, nous les rejetons. Et c’est ce rejet lui-même qui serait la cause ultime de nos malheurs », analyse le philosophe Frédéric Neyrat dans La Part inconstructible de la Terre (Seuil, 2016). Car effectivement, la conclusion que tire le penseur chrétien de son interprétation est générale, et s’adresse directement à l’écologie politique : « [Son] but ne doit pas être d’arrêter d’innover, d’inventer, de créer et d’intervenir. Le vrai but doit être d’avoir le même genre de patience et de dévouement pour nos créations que Dieu le Créateur Lui-même. »
Une vision démiurgique de l’espèce humaine qui, force géologique, vivante, planétaire, entremêlée aux autres-qu’humains et jusqu’aux flux biophysiques eux-mêmes, se voit confirmée dans son droit d’agir comme bon lui semble pour peu qu’elle prenne soin de ses œuvres, même les plus méphitiques. « Il devient dès lors très problématique de généraliser la proposition de Latour consistant à aimer tous nos monstres, argumente Frédéric Neyrat. On comprend très bien qu’il y ait des cas où, une fois la création effectuée, il soit nécessaire d’en prendre soin. [...] Mais ce que [cette position] rend impossible est l’action préventive, c’est-à-dire la possibilité de ne pas réaliser une technologie. » Une pièce maîtresse de l’édifice écolo s’effondre : le principe de précaution.
Tu es mon créateur, mais je suis ton maître
Dans l’angle mort de l’analyse latourienne, il y a l’oubli d’une partie du récit que l’on fait de Prométhée dont est inspiré Frankenstein. La faute de Prométhée ne réside pas seulement dans le vol du feu, mais aussi dans le fait de l’avoir donné tel quel aux êtres humains. Dans le mythe raconté par Platon dans Protagoras, les hommes, dorénavant instruits des savoirs techniques, s’en sont immédiatement servis pour ériger des murs et confectionner des armes, se livrer la guerre au point que leur survie était à nouveau menacée non par défaut de puissance, mais par excès. Cette seconde faute, de jugement cette fois, appelle une correction. Et Zeus, prenant en pitié l’humanité, envoie Hermès enseigner aux hommes les arts sociaux et politiques pour qu’ils apprennent à régler leurs différends sans verser le sang. Mais qui viendra corriger la faute de jugement de Frankenstein, le Prométhée moderne ? Ni Zeus, ni deus ex machina : seulement les sociétés humaines livrées à elles-mêmes. Comment ? Par l’amour de leurs monstres, répond Bruno Latour. Mais qui voudra aimer la bombe nucléaire, le plus terrifiant des monstres technologiques enfantés par le XXIe siècle ?
« Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes », aurait déclaré Robert Oppenheimer, citant le poème épique hindou du Bhagavad-Gita, après l’explosion de la première bombe atomique dans le désert du Nouveau Mexique. Tout juste 80 ans après ce crime technologique contre le futur, personne n’est venu corriger la faute du père de la guerre nucléaire, autrefois surnommé le Prométhée américain. D’autant que les monstres engendrent d’autres monstres. La Bombe A a engendré la Bombe H, malgré les protestations d’Oppenheimer, puis la Bombe H, les missiles anti-balistiques, et ceux-ci les missiles supersoniques.
Cette cascade monstrueuse est également mise en scène par Mary Shelley. Rejeté par tous, le monstre exige de Frankenstein de son créateur de lui fabriquer une compagne pour le soulager de la solitude. « Vais-je créer un autre être de ton espèce, dont la perversité, jointe à la tienne, pourrait dévaster ce monde ? », lui rétorque son créateur. S’il cède cette fois-ci, qu’est-ce qui empêche le monstre d’exiger toujours plus de lui à l’avenir ? Des enfants ? Le pouvoir de procréer ? À l’origine isolée et contenue, la menace devient peu à peu existentielle pour l’humanité à venir.
Finalement, nos monstres risquent de devenir si gigantesques qu’ils dépassent l’entendement humain, excèdent notre capacité à agir sur eux ou à imaginer les conséquences de leur « mise en liberté » dans le monde. C’est ce que le philosophe allemand Günther Anders a nommé, dans L’Obsolescence de l’homme (1956), le « décalage prométhéen », qui se creuse entre le monde technique et le monde humain lui ayant donné naissance.
Frankenstein, qui avait d’abord accédé au chantage du monstre, réalise cette fois son erreur avant de la commettre et se ravise : « Avais-je le droit d’infliger à des fins personnelles cette malédiction à toutes les générations à venir ? [...] Je frémis à la pensée que ceux qui vivraient dans les siècles futurs pourraient me maudire comme leur fléau, moi qui, dans mon égoïsme, n’avais pas hésité à acheter ma propre tranquillité au prix – peut-être – de la race humaine toute entière. » Mais le monstre n’est pas passif, il poursuit sa propre puissance, fait chanter le créateur, le menace de tuer ses proches. Il faut bien nourrir la bête si on ne veut pas finir dévoré. « Tu es mon créateur, mais je suis ton maître : obéis ! »
« Je frémis à la pensée que ceux qui vivraient dans les siècles futurs pourraient me maudire comme leur fléau »
— Frankenstein
Les ruines zombies de l'Anthropocène
L’injonction à aimer ses monstres, par son caractère général et peu prévoyant, dévoile la croyance religieuse qui l’anime, à savoir que seul l’amour peut venir à bout de la corruption. Mais dans le monde contemporain, la même injonction peut avoir une fonction bien différente. Bruno Latour n’a pas publié son texte n’importe où, mais au sein d’un recueil coordonné par le Breakthrough Institute, l’organe central de la pensée écomoderniste mondiale, qui défend un interventionnisme encore plus poussé dans le climat et les écosystèmes et plaide pour développer une ingénierie climatique, dont les propositions les plus radicales consistent à modifier le réfléchissement solaire pour faire baisser la température globale.
Si l’on suit le philosophe et pensons que nos problèmes disparaissent dès lors que nous acceptons d’aimer nos monstres, alors blanc-seing est donné pour en créer de nouveaux. Et de nouvelles inventions viendront corriger les effets pervers des précédentes : une foi, là aussi, mais technologique. À n’en pas douter, plus encore que l’intelligence artificielle générale, la géo-ingenierie est le monstre le plus terrifiant qu’annonce l’aube du XXIe siècle. L’envers des considérations enthousiastes des écomodernistes est qu’il faudra (il faut déjà) composer avec les ruines de l’Anthropocène, et la « troisième nature » qui en émerge, décrite par l’anthropologue Anna Tsing dans Le Champignon de la fin du monde (La Découverte, 2015).
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Ces ruines, qu’on qualifie parfois de « zombies », sont de nature inédite. Auparavant, les ruines étaient pittoresques. Elles convoquaient l’humilité en témoignant de l’ivresse des générations qui précédèrent les nôtres, nous rappelant que le passage du temps aura raison de toute grandeur et de tout orgueil. Ainsi du célèbre vers du mari de Shelley, qui décrit une immense statue en ruine dans le désert : « Et sur le piédestal apparaissent ces mots : / “ Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. / Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez ! ” / Auprès, rien ne demeure. Autour des ruines / De cette colossale épave, infinis et nus, / Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »
Les ruines de l’Anthropocène n’ont plus rien des attraits de ce pessimisme romantique alors en vogue : loin d’être inoffensives, elles continueront de produire leurs effets nocifs bien après nous. Elles sont des « ruines ruineuses », des « communs négatifs », ainsi que les ont nommées Lionel Maurel et Alexandre Monnin, qu’il va falloir affronter ou avec lesquelles il va falloir composer, sans qu’il soit demandé de les « aimer ». Endurer de vivre avec les monstres de nos pères.