Les syndicatsCONTRE L'IA ?
Intelligence artificielle partout, autonomie nulle part. Face aux multiples détériorations et menaces de déqualification que l’IA fait planer sur des millions d’emplois, les syndicats français peinent à opposer une critique à la hauteur des enjeux. Il faudrait commencer par se poser les bonnes questions : qui élabore ces technologies, et dans quel but ?
Irénée Régnauld est chercheur spécialiste des technologies numériques et co-auteur d’Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space (La Fabrique, 2024). Il a cofondé le collectif de réflexion technocritique Le Mouton numérique et tient, depuis 2014, le blog Mais où va le web ?.
texte irénée régnauld
En 1977, la Confédération française démocratique du travail (CFDT) publie un épais ouvrage qui décrit le quotidien des travailleur·euses de la poste, des banques et d’autres secteurs concernés par l’automatisation. Le constat du syndicat est sans appel : l’accélération de « l’impérialisme informatique » est une nuisance. Il réduit le travail en miettes, disloque les collectifs de salarié·es et, ce faisant, contribue à entraver les possibilités de grève. Dans un récent article publié dans Le Monde Diplomatique, les chercheur·euses Maud Barret Bertelloni, Pauline Gourlet et Félix Tréguer racontent cette séquence. Certains syndicats, rappellent-elles, adoptent à l’époque des mots d’ordre qui seraient aujourd’hui qualifiés de radicaux : lutter pour le contrôle des investissements dans les entreprises, ouvrir la voie à l’autogestion ouvrière ou encore à la démocratisation de la conception des machines.
Dans cette période de compromis social, la CFDT et la Confédération générale du travail (CGT) n’ont pas peur de dire « capitalisme » et de maintenir une lecture de classe qui refuse de lier le sort des travailleur·euses à la prospérité du système. On connaît la suite : la vague néolibérale et son lot de désillusions laminent la critique. Cinquante ans plus tard, le déploiement à marche forcée de l’IA suscite les mêmes questions. Les syndicats sont-ils à la hauteur de l’enjeu ?
QUAND L’INÉLUCTABLE « PROGRÈS »
EST INTÉRIORISÉ
Notons tout d’abord un changement de contexte. Dans les années 2010, l’approfondissement de la pensée néolibérale réduit drastiquement les incursions démocratiques des travailleur·euses dans l’entreprise. En 2017, les ordonnances Macron fusionnent les instances de représentation pour finir de démanteler la démocratie au travail.
Lors de cette nouvelle vague de numérisation et de robotisation, on aurait dû s’attendre à un durcissement des voix syndicales. Pas vraiment. Beaucoup d’entre elles ont simplement intériorisé la marche du progrès. Cela a été particulièrement visible lors des luttes concernant la mise en place des caisses automatiques dans les supermarchés, où il était moins question de discuter de la machine en elle-même que de ses implications pour les salarié·es – comme, par exemple, le travail le dimanche.
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C’est bien dans ce paradoxe que sont aujourd’hui coincés les syndicats, avec une question rémanente depuis le début de l’ère industrielle : comment compose-t-on avec une machine qu’on n’a pas choisie ? Un cadrage qui élude le fond du problème : qui conçoit la machine et pour produire quoi ?
À ce titre, les récentes prises de position des centrales syndicales trébuchent sur deux écueils. Du côté de la CGT, Sophie Binet a laissé entendre que l’IA allait permettre de « mettre fin à la taylorisation du travail intellectuel et relationnel ». Un constat contredit par une grande partie de la recherche en sciences sociales. Quant à l'intersyndicale, elle promeut un « dialogue social technologique » certes souhaitable, mais débarrassé de toute lecture de classe. Encore raté. Comment croire que de tels mots d’ordre suffiront avec, aux portes du pouvoir, une droite extrêmisée ouvertement hostile aux syndicats ?
DURCIR LE TON
Le premier réflexe ici, serait d’appeler les syndicats à durcir le ton. Certains ont commencé. C’est chez Solidaires informatique qu’on trouve l’argumentaire le plus offensif. Non seulement le syndicat rappelle que l’IA intensifie le travail, mais aussi qu’elle s’inscrit dans une division Nord-Sud qui doit inviter à internationaliser la lutte. Chez Solidaires finances publiques, syndicat auto-désigné « technocritique », une vaste enquête auprès des agents a montré que 85,4 % d’entre eux considèrent que l’IA ne réduit pas les tâches fastidieuses.
Dans l’éducation nationale, le SNES-FSU dénonce une automatisation qui réduit les profs au statut d’animateur·rices. La correction de copies par exemple, vue comme aliénante et chronophage, serait une candidate à l’automatisation. Mais personne ne pose la bonne question : quels impacts ont eu les récentes réformes – comme l’imposition du contrôle continu ou des évaluations standardisées – sur le travail des profs ? « Gagner du temps » ne suffit pas à redonner du sens à un métier.
Bref, lorsque les travailleur·euses parlent, iels démontent la propagande des industriels. Les centrales syndicales sont aussi rattrapées par leurs bases : la CGT des télécommunications, par exemple, dénonce l’usage de l’IA dans les services clients, alors même que la maintenance du réseau de fibre, base matérielle du déploiement de ces technologies, pâtit de coupes toujours plus grandes dans les effectifs.
Dans ce contexte, on pourrait certes invoquer la figure romantique du « luddite » et inviter à casser les machines. Pourquoi pas, mais à quel prix pour les salarié·es ? Et avec quelle stratégie ? L’horizon politique est plus vaste : dans la défense de l’autonomie au travail. Et avec une condition majeure : soumettre l’investissement dans l’IA, public et privé, à la délibération collective. N’ayons pas peur de convoquer une vieille exigence: la socialisation des moyens de production.