LES PAYSANS
ESSENTIELS DANS LES LUTTES

Ancien journaliste sportif, Christophe Osmont élève des vaches, des veaux et des cochons en bio dans sa ferme du domaine de La Guérie, située au cœur du bocage normand où il s’est installé en 2014 avec son épouse et ses deux enfants. Militant écolo, il se démène localement pour faire bouger les lignes, et tient pour Fracas cette chronique où il relate son expérience de paysan et ses combats du quotidien. 

CHRONIQUE PAYSANNE

texte CHRISTOPHE OSMONT illustration MARINE BENZ

Mon pote prof n’en revient pas: « J’ai fait un tas de manifs ici, et c’est la première fois que j’y vois des tracteurs. Trop fort ! » En ce 18 septembre, jour de mobilisation intersyndicale contre l’austérité imposée par un énième gouvernement macroniste qui s’accroche au pouvoir malgré le résultat des urnes, les manifestant·es sourient à notre passage sur la place Saint-Nicolas, à Coutances. Drapeau de la Confédération paysanne en étendard, il faut dire que nos trois tracteurs ne passent pas inaperçus. Ce jour-là, nous venons grossir les rangs du rassemblement, mais pas seulement. Nos tracteurs offrent une visibilité et un sentiment de puissance à ceux qui s’élèvent contre le pouvoir en place. La reconnaissance de notre syndicat nous offre une tribune pour appeler les participant·es à élargir le cadre des manifestations classiques et à rejoindre Indignons-­nous ! (mouvement né d’un appel à « Tout bloquer » en réaction au plan d’économies du gouvernement Bayrou) avec qui nous avons participé aux premiers blocages le 10 septembre. Notre identité de paysan·nes, perçu·es comme des travailleur·euses ancré·es dans le concret, nous assure une légitimité, perceptible jusque dans l’attitude respectueuse des forces de l’ordre à notre égard.

Quelques semaines plus tôt, c’est Nassima, porte-parole de la Confédération paysanne de la Manche, qui m’a appris la tenue d’une réunion de préparation à l’action en vue du 10 septembre. Un appel national circulait alors sur les réseaux sociaux avec comme mot d’ordre « Bloquons tout ! » C’est l’envie de participer activement à « faire le lien entre nos revendications paysannes et les luttes citoyennes », comme nous y invite un mail du secrétariat national de la Conf ’, qui me pousse à m’y rendre. « Dans nos luttes purement agricoles, on se heurte à un système fermé avec la FNSEA aux manettes qui bloque toute possibilité de bouger, me confie Nassima après coup. Pour y parvenir, il faut élargir, et on voulait le faire avec un groupe comme Indignons-nous ! qui remet en question le système global. Personnellement, je suis très sensible aux appels à la convergence des luttes. C’est quand les groupes se rassemblent qu’on arrive à faire perdurer un mouvement et qu’on crée de belles choses ! En l’occurrence, le mot d’ordre commun était facile à trouver : dénoncer le non-partage des richesses et un gouvernement qui accapare le pouvoir en faveur des ultra-riches. »

SOUTIEN LOGISTIQUE

Quand je prends la parole dans cette assemblée pour annoncer que je viendrai avec mon tracteur et ma remorque, je vois les regards s’illuminer et les tracas logistiques trouver une solution. Plus tard, le 10, c’est dans notre ferme, où ma femme Maïlys loue salles et gîtes, que nous nous retrouvons, à l’abri de la pluie, pour une assemblée générale post-action. Avec elle, nous sommes heureux de pouvoir apporter ce soutien matériel à la lutte – la reconnaissance du groupe est sûrement la plus belle des récompenses.

Les moyens logistiques sont un des apports essentiels des paysan·nes aux luttes : une autre ferme du coin met à disposition une cuisine, où la commission cantine, équipée de casseroles prêtées par un collectif autogéré, prépare la popote pour ravitailler notre groupe d’indigné·es. La matière première pour cuisiner, elle, vient des maraîchages bio. « Dans le collectif cantine, nous sommes nombreux à être maraîchers, me confie Julia. Chacun donne ce qu’il a. Quand on est cinq ou six, ça va vite. On a mis en place une caisse à prix libre pour rémunérer les producteurs. Certains ont refusé d’être payés, d’autres ont donnés des patates alors qu’ils ne sont même pas dans le mouvement ! » Cette commission cantine est centrale dans la mobilisation. Elle permet de créer de la convivialité et de faire de l’éducation populaire. « Dans les luttes, les paysans jouent un grand rôle parce qu’ils donnent des produits, mais aussi parce qu’ils sensibilisent ceux qui luttent en proposant des produits bio et locaux. Ça fait parler, l’agriculture, ça touche les gens. C’est un bon moyen pour discuter du monde dans lequel on veut vivre, reprend Julia, qui précise : J’avais pris le parti d’être dans la commission cantine parce que je n’étais pas trop formée à l’action. Et c’est parce que je suis maraîchère que je me sens légitime dans le mouvement ! »

UNE PRUNE FANTÔME ?

La cantine nourrit les corps et les esprits, mais aussi les caisses de lutte : lors de la manif’ suivante de l’intersyndicale, après une nouvelle déambulation derrière mon tracteur et ma remorque dans laquelle la sono a été installée, Indignons-nous ! propose une saynète de théâtre par deux maraîchers de la Conf ’, puis un pique-nique paysan avec un couscous devant la préfecture. Même les policiers en salivent. Gros succès : il ne reste plus rien quand j’arrive dans les derniers ! Ce jour-là, la participation à prix libre des manifestant·es a permis au mouvement de se doter d’une caisse en vue d’actions futures, mais aussi pour se défendre face à la répression à laquelle nous faisons inévitablement face. 

Identifié par les services de polices avec mon tracteur et sa plaque d’immatriculation, je reçois d’ailleurs, quelques jours après une autre action, une amende pour dépôt d’objet sur la voie publique. Mais la date à laquelle j’ai été verbalisé correspond à un jour où j’étais à Paris en pleine livraison de viande bio à mes clients franciliens ! Erreur ou sabotage de l’agent qui a enregistré l’infraction ? J’ai envie de pencher pour la deuxième option. Même en sortant du cadre strictement légal, me confirme Nassima, « les paysan­s qui manifestent conservent une bonne image ».