Derrière les fêtes de la banane
l'opération séduction d'une industrie mortifère

Alors qu’à Paris, la Fête de la banane attire les foules, les populations antillaises continuent, elles, de subir les conséquences d’une production qui empoisonne les corps, les sols et l’économie locale. Depuis le milieu des années 2010 et les premières enquêtes sur le scandale sanitaire du chlordécone, toute une filière, adossée à un système mafieux et colonial, est en ordre de bataille pour redorer son image à coups de partenariats et opérations de lobbying. Car rien ne doit empêcher le « fruit préféré des Français » de dégager de juteux profits.

Enquête

texte NATACHA MARBOT et Rémi-Kenzo Pagès (collectif Enketo)

Derrière son stand, Rose Roy présente fièrement ses produits: banane flambée au rhum vieux, choisie bien mûre et noire, servie avec de la glace... à la banane. La pluie qui assombrit cette journée de septembre n'entame en rien l'enthousiasme de cette artisane glacière, intarissable lorsqu'il s'agit de parler du fruit star de l'événement : « La banane martiniquaise n'a rien à voir avec les autres bananes, bonimente-t-elle, elle est plus fournie et charnue. » La météo n'a pas non plus découragé les Parisien·nes du XIVe arrondissement, venu·es nombreux·ses déambuler dans les allées de cette fête qui, depuis 2018, s'installe chaque année place Jacques-Demy. La banane célébrée sur les stands s'affiche en grand sur toutes les pancartes, accompagnée du logo BGM, pour « Bananes de Guadeloupe et Martinique », l'enseigne de l'Union de groupements de producteurs de bananesde Guadeloupe et Martinique (UGPBAN). Mais les commerçant·es comme Rose Roy sont tout de suite moins loquaces lorsqu'on les interroge sur les dessous de la production. « C'est dommage de toujours critiquer », se contente-t-elle de répondre.

Pourtant, aux Antilles françaises, la banane est adossée à un double système d'exploitation : le colonialisme et l'agriculture intensive. Pour faire oublier les pollutions et accaparements dont elle se nourrit, l'industrie de la banane s'active désormais à véhiculer l'image d'un fruit convivial et exotique. Le bal de la banane à Dunkerque, le marché tropical de Montceau-les-Mines, le carnaval tropical de Paris, ou encore le Tour de France et le Marathon de Paris sont autant d'événements festifs estampillés du logo en forme de timbre postal de BGM.

L'ÉTAT PREMIER RESPONSABLE

Pour comprendre la multiplication de ces partenariats, il faut se pencher sur les dates. Entre 2014 (première fête de la banane) et 2018 (premier partenariat avec le Tour de France), plusieurs enquêtes publiques et rapports accablants sur le scandale du chlordécone ont fait surface. Insecticide cancérigène, perturbateur endocrinien neurotoxique et reprotoxique, le chlordécone a été utilisé à grande échelle dans les Antilles françaises par les planteurs de bananes entre 1972 et 1993. L'État français, au courant de la dangerosité du produit depuis 1969, avait pourtant autorisé son utilisation dans les Antilles, se rendant en partie responsable du désastre.

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En 2014, Santé publique France lance une enquête sur l'imprégnation des populations antillaises à l'insecticide, dont les résultats choquants sont publiés en 2018 : vingt ans après l'interdiction du produit, 95 % des Martiniquais·es et 92 % des Guadeloupéen·nes ont du chlordécone dans le sang. Quelques années auparavant, des premiers articles scientifiques dressant le lien entre l'exposition à l'insecticide et le développement de cancers de la prostate avaient déjà capté l'attention des médias. En février 2018, Emmanuel Macron déclare, devant les élu·es d'Outre-mer, qu'il ne « faut pas affirmer que le chlordécone est cancérigène car cela alimente les peurs ». Une pièce de plus dans la machine du rassurisme. Les conclusions de l'enquête parlementaire sur le chlordécone en 2019 sont pourtant sans appel : l'État français apparaît comme le « premier responsable» de ce « désastre sanitaire ».

UN « FRUIT SYMPA »

L'hypothèse d'une diversion de la part des agro-industriels s'appuyant sur deux axes, la communication et le lobbying, paraît plausible à Marie Baléo, autrice des Empoisonneurs (Grasset, 2025) : « Il est probable que voyant l'orage arriver, les producteurs aient décidé de prendre le contrepied du récit et de laver l'image de la banane antillaise. » Et avec succès : les scandales et révélations successives ne modifient en rien les habitudes des Français·es, stimulées par les campagnes de communication. « Le fait que la consommation du fruit lui-même ne soit pas source de contamination joue dans le manque d'intérêt pour le sujet. Les Français·es de métropole n'ont pas été touché·es dans leurs chair, et les Antillais·es ont toujours été vu·es comme des citoyen·nes de seconde zone », explique-t-elle. Le sujet n'arrive pas à percer le plafond de verre de l'opinion publique. Pour la journaliste, que de grands évènements sportifs ou même des mairies s'affichent en soutien direct de la filière des bananes antillaises ne pose pas (encore) de problème d'image : « La banane – encore plus la banane française – garde son image de fruit sympa. »

Les Français·es en ont consommé 750 000 tonnes en 2024, selon une récente enquête. En moyenne, un·e Français·e consomme deux bananes par semaine. Cela vaut bien la palme du « fruit préféré des Français », dont elle a été gratifiée la même année. La fameuse variété cavendish, reconnaissable par son ton jaune criard, est celle qu'on retrouve sur les étals, en toutes saisons, importée massivement depuis les régions plus chaudes, dont 35 % des Antilles. Décrite comme vertueuse et produite dans le respect de l'environnement par les publicitaires au service de l'industrie bananière, elle est régulièrement associée au monde du sport, partenariats rémunérés à la clé. À propos de la collaboration nouée entre le Tour de France et PUGPBAN en 2018, son directeur général, Pierre Monteux, déclare à une journaliste du magazine Réussir que l'événement leur permet de booster les ventes durant l'été : « L'impact en termes de retombées médiatiques, d'image auprès du grand public, est réellement non négligeable », évoque-t-il, sans entrer dans les détails. Mais si l'opération de séduction fonctionne dans l'Hexagone, il en est autrement dans les îles outre-Atlantique.

« GBH, C'EST VOLDEMORT »

Dans un communiqué, le Collectif des ouvriers agricoles et de leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides (Coaadep) a dénoncé au sujet de la fête de la banane de Paris un moment « indécent » faisant l'apologie d'une culture empoisonnée par le chlordécone. Depuis la Martinique, l'une des voix historiques du Coaadep ne décolère pas. Robert Saé voit dans cet événement un moyen de redorer le blason de la filière antillaise. « Ils ont été discrédités par l'histoire du chlordécone, qu'ils essayent de faire oublier », estime-t-il. Pour lui, l'UGPBAN, qui réunit les grands propriétaires de plantations « avec quelques petits exploitants qui servent de faire-valoir sous le contrôle des plus riches », doit rendre des comptes. Dans son viseur : les békés, descendants des colons esclavagistes martiniquais, qui possèdent l'essentiel des productions bananières des Antilles françaises. « C'est une mafia qui a des liens avec le pouvoir et des moyens de pression, affirme d'emblée le militant anticolonial. Ils contrôlent toute l'économie antillaise et détiennent les moyens de production et d'exportation. »

Les plus connus sont les Hayot, arrivés de Normandie au XVIIe siècle, qui ont donné leur nom au groupe Bernard Hayot (GBH), cinq milliards d'euros de chiffre d'affaires au compteur en 2023, très influent au sein de I'UGPBAN. D'après Robert Saé, GBH règne sur l'économie locale, si bien que lors des mobilisations récentes contre la vie chère, le mouvement social en a fait une cible privilégiée. Mais ils ne sont pas tout seuls. « C'est toute la caste des békés, ce système mafieux et colonial, qui entretient les îles dans la dépendance à l'Hexagone », considère le représentant du Coaadep.

« [Les békés] sont à la fois respectés et craints. Personne n’est autorisé à les mettre en cause, mais il est évident qu’ils s’enrichissent sur le dos de la population »

— Renaud Portejoie, avocat

GBH, qui en est tout de même le symbole, est régulièrement pointé du doigt pour ses activités et son organisation opaques. Son directeur général, Stéphane Hayot, déclare sur le plateau de la chaîne Réunion la 1ère que « ce n'est pas un groupe secret, [mais) un groupe discret ». Maxime Mazouth-Laurol, co-auteur d'un rapport intitulé « Désarmer GBH: enquête sur le plus puissant empire béké », avec les collectifs Observatoire Terre-Monde et Vous n'êtes pas seuls, décrit la difficulté d'enquêter sur GBH et les autres entreprises détenues par les békés qui investissent dans la banane : « ll y a comme un brouillard qui permet d'entretenir une fabrique du doute sur leur omniprésence dans l'économie des Antilles. » Mais ce sont bien les mêmes familles békés que l'on retrouve systématiquement à la tête des bananeraies, de leurs lobbys et des multiples organisations qui la structurent, nébuleuse aussi insondable que sont taiseux leurs membres et affidés. Toutes nos sollicitations auprès des producteurs et de leurs partenaires sont d'ailleurs restées sans réponse.

À cette opacité s'ajoute « l'impunité », estime Jérémy Désir, ancien trader aujourd'hui paysagiste, conservateur botanique et activiste, d'origine martiniquaise, qui a participé à une action judiciaire pour obliger GBH à publier ses comptes. « GBH, c'est Voldemort, on évite d'en parler. Il y a une intériorisation de la peur historique de ce qu'ils représentent », affirme le lanceur d'alerte. Son avocat, maître Renaud Portejoie, renchérit à propos des békés : « Ils sont à la fois respectés et craints. Personne n'est autorisé à les mettre en cause, mais il est évident qu'ils s'enrichissent sur le dos de la population. » Et pour les activistes antillais·es, manger de la banane, c'est se faire le complice de leur joug.

UNE PUISSANTE FORCE DE LOBBYING

Les ramifications de l'UGPBAN nous. conduisent jusqu'à Bruxelles, dans les couloirs des institutions européennes. Pour défendre les intérêts économiques des Outre-mer, et redorer au passage l'image de la banane antillaise, Gérard Bally, cousin de la famille Hayot, a créé l'association Eurodom. Elle n'a d'association que le titre car – et ses dirigeants l'assument l'essentiel de son activité est le lobbying, qu'elle délégue au cabinet Action Europe, également créé par Bally. Marie Baléo note : « Eurodom a l'habitude de recruter des membres directement au sein du ministère en charge des Outre-mer, ce qui facilite les choses. »

Pour Hans van Scharen, chargé de plaidoyer à l'ONG Corporate Europe observatory, Gérard Bally est considéré comme un « monstre » du lobbying européen. Ses secrets ? L'ancienneté et le carnet d'adresses. Un tour sur la plateforme LobbyFacts suffit à s'en faire une idée. Avec l'équivalent de cinq lobbyistes à plein temps à Bruxelles, un budget de 700 000 euros par an depuis 2023 et des réunions de « haut niveau » avec des personnalités importantes de la Commission européenne, Eurodom joue dans la cour des grands, d'après Hans van Scharen. Un point retient son attention : entre 2016 et 2018, le budget d'Eurodom a été multiplié par cinq pour atteindre quasiment le million en 2018. Même s'il n'est pas entièrement consacré à la filière banane, cette dernière est l'objet d'une grande majorité des rencontres déclarées.

« TOUT SE SAIT, TOUT LE MONDE A PEUR »

Les efforts déployés ne sont sûrement pas étrangers au fait que la filière est gorgée de subventions et coûte très cher à l'État. Dans un rapport publié en 2023, la Cour des comptes alerte sur la balance entre les aides perçues et la production réelle de la filière. Les chiffres sont difficiles à croire. En 2020, les producteurs de banane antillaise ont reçu 129 millions d'euros d'aides européennes du Posei, alors que la valeur de la production est de 113 millions d'euros. « Plusieurs rapports disent successivement la même chose, mais il y a une inertie impressionnante sur le sujet de la production bananière française. C'est un héritage historique des bonnes relations entre les planteurs et les gouvernements successifs, et le produit du lobbying efficace des békés au niveau européens », analyse Marie Baléo. Ces aides, outre leur disproportion, sont inégalement réparties.

« Il y a une inertie impressionnante sur le sujet de la production bananière française. C’est un héritage historique des bonnes relations entre les planteurs et les gouvernements successifs. »

— Marie Baléo

Une ingénieure agronome basée en Martinique, qui requiert l'anonymat par crainte de l'influence des békés sur son travail, car « tout se sait, tout le monde a peur », précise : 70 % de l'enveloppe du Posei est distribuée à la filière banane, dans laquelle les grands groupes prennent encore 70 %. Autant dire qu'il ne reste pas grand-chose aux producteurs de banane indépendants, et encore moins à ceux qui cherchent à cultiver autrement sur une terre polluée pour encore des générations. « C'est un modèle agricole fondé sur l'économie coloniale. On a mis en place des plantations de cannes à sucre et de bananes qui sont majoritaires sur les terres agricoles mais aussi dans l'économie et la part captée des subventions européennes. Les békés ont donc à la fois le monopole des terres et de l'économie agricoles », analyse l'agronome. Dans une situation qui empêche les Antillais·es d'accéder à une autonomie alimentaire et les enferme dans une agriculture dédiée à l'exportation, elle se sent totalement impuissante: « Cette monoculture de banane affaiblit la biodiversité et nos sols, c'est comme si on avait épuisé toute une île. Si un·e agriculteur·ice reprend des terres, iel ne peut pas cultiver ce qu'iel veut sur un sol contaminé par le chlordécone. »

La sortie du système de monoculture tel qu'il existe depuis des siècles aux Antilles apparaît comme un levier indispensable de l'autonomisation des îles, et sa chute entraverait le système béké, qui profite largement des exportations de la filière des bananes. Mais on ne peut plus rien faire pousser directement dans le sol, à cause des contaminations.... Une impasse.

MISE EN MOUVEMENT

En Guadeloupe, Nadine Andrieu, agronome spécialiste des transitions agro- écologiques au Centre de coopération international en recherche agronomique pour le développement (Cirad), cherche des alternatives à la monoculture de la banane, « mais le champ des possibles est réduit ». Le Cirad tente par exemple de mettre en place l'élevage pour contrôler l'enherbement des bananeraies, mais l'animal peut se contaminer en broutant l'herbes. La chercheuse trouve tout de même des raisons d'espérer : « La pression de la société civile sur les producteurs les a mis en mouvement. Ils sont conscients d'être sous la surveillance des citoyen·nes. »

Alors les choses bougent : « Des agriculteur·ices, notamment les plus jeunes, sont traversé·es par des questionnements. lels consomment aussi, ont des enfants et s'inquiètent de leur exposition aux pesticides. Si on suit les chiffres officiels de la BNV-D, on voit une tendance à la baisse des quantités de pesticides vendues en Guadeloupe », conclut la scientifique. Une prise de conscience dont l'origine peine à émouvoir dans l'Hexagone. À Paris, sous la grisaille de la Fête de la banane, un activiste prend très brièvement la parole, entre deux concerts, pour parler des pollutions devant une place qui se vide instantanément. Le public est bien plus intéressé par les stands estampillés « bananes BGM ». L'organisatrice, elle, balaie la question. « C'est la fête de la banane, pas la fête du chlordécone. »