Arkema paieraFAIRE FACE AUX PFAS
PFAS : quatre lettres inconnues du grand public il y a trois ans, alors que ces molécules toxiques inondent notre quotidien depuis les années 1950. La France s’est dotée en février 2025 d’une loi pour protéger la population de ces « polluants éternels ». Une première victoire qui doit beaucoup aux combats menés à Lyon et dans la vallée de la chimie par un front bigarré, composé de nombreux·ses riverain·nes, élu·es, militant·es et travailleur·euses. Fracas est allé à leur rencontre.
texte NATHAN LAUTIER et LUCAS MARTIN – BRODZICKI photos BASTIEN DOUDAINE
Depuis sa cuisine rouge et noire, à Oullins–Pierre–Bénite (Rhône), Jean–Paul Massonnat observe son poulailler, un verre de génépi à la main. Jadis, ce lopin de terre au cœur de la vallée de la chimie, au sud de Lyon, lui offrait des œufs frais. Mais depuis qu’il a appris que ses œufs étaient dangereux pour sa santé, il y a deux ans, il ne les mange plus. Alors, un après–midi printanier d’avril, il se refait le film. « J’ai vu l’amiante, j’ai vu le plomb, j’ai vu l’arsenic et tous les métaux lourds. On n’a jamais su tirer une leçon du passé », enrage le retraité. Il débite sur la récente loi contre les substances per– et polyfluoroalkylées (PFAS) que l’on a retrouvées dans ses œufs. Ces molécules, inventées en laboratoire et prisées pour leurs propriétés, sont présentes partout : dans les poêles antiadhésives, les mousses anti–incendies ou encore les batteries électriques. Le hic, c’est qu’elles sont aussi toxiques – le PFOA, PFAS le plus connu, est cancérogène selon l’OMS – et persistantes dans les corps et l’environnement. Adoptée le 20 février 2025, la loi anti–PFAS a fait de la France l’un des premiers pays à se doter d’un texte encadrant les « polluants éternels », le surnom donné à ces chaînes de carbone et de fluor extrêmement résistantes, utilisées par l’industrie depuis les années 1950.
« J’ai vu l’amiante, j’ai vu le plomb, j’ai vu l’arsenic et tous les métaux lourds. On n’a jamais su tirer une leçon du passé. »
Une victoire législative obtenue d’abord depuis les rives du Rhône, à Lyon, berceau du combat contre les PFAS, mais aussi l’un des territoires les plus contaminés par ces substances. Cette loi, « qui s’est appuyée sur la lutte locale », « est imparfaite, [...] mais elle met un pied dans la porte », salue Anne Grosperrin, vice–présidente de la Métropole de Lyon en charge de l’eau (Les Écologistes), très engagée sur le sujet. Maintenant, « il va falloir avancer pour une vraie prise en charge par les pollueurs de la dépollution et des solutions pour y remédier », anticipe l’élue, appelant au principe du pollueur–payeur, « quasiment jamais appliqué en France », alors qu’il figure dans le Code de l’environnement.
Dépolluer. Réparer. Faire payer les responsables et obtenir réparation pour les victimes. Des objectifs partagés par l’ensemble des acteur·rices du front anti–PFAS lyonnais. Citoyen·nes, militant·es, élu·es, juristes et syndicalistes arrivé·es sur le tard, vont pouvoir s’appuyer à l’avenir sur les fraîches alliances nées de cette lutte. Car malgré cette première victoire, de nombreux combats restent à mener, et les têtes sont encore pleines d’inquiétudes et de questions.
« Nos gamins ne sont même pas nés qu’ils sont déjà pleins de PFAS »
— Jean-Paul Massonnat
Le septuagénaire Jean–Paul Massonnat, barbe taillée avec soin et coupe en brosse grisonnante, s’est fait l’infatigable porte–voix de ce combat depuis que le documentaire Vert de rage a fait éclater le scandale au grand jour en 2022. Celui–ci révélait les prémices d’une contamination des corps, des eaux et des sols au pied des usines d’Arkema et Daikin à Oullins–Pierre–Bénite – deux des cinq sites de production de « polluants éternels » en France, même si beaucoup d’autres industries en utilisent dans leurs procédés et en rejettent. L’ancien manipulateur radio, membre de l’association Bien vivre à Pierre–Bénite, a été l’une des personnes dont le sang a été testé pour le documentaire. Les chiffres sont alors alarmants : 35,63 microgrammes d’acide perfluorooctanesulfonique (PFOS) par litre dans le sang, contre 0,50 recommandé par les autorités de la santé. Plus que pour lui–même, Jean–Paul Massonnat s’inquiète aujourd’hui pour les plus jeunes. « Nos gamins ne sont même pas nés qu’ils sont déjà pleins de PFAS », souffle–t–il.
Mobilisation citoyenne
Alors, depuis trois ans, il se mobilise pour reprendre les choses en main. Comme d’autres personnalités d’un front constitué petit à petit, qui agrège aujourd’hui des profils plus ou moins atypiques. Celui du néo–maraîcher Louis Delon, par exemple. Cet ancien chimiste reconverti dans l’agroécologie, dont la thèse de doctorat portait sur les perfluorés – un type de PFAS – et leur fabrication, a été rattrapé par son passé. Jean–Paul Massonnat et lui se sont souvent croisés lors des réunions publiques organisées sur le territoire afin d’informer la population. Les premières rassemblaient seulement quelques dizaines de personnes. Au moment des échanges avec la salle, Louis Delon, calme et précis, y réclamait inlassablement des informations fondées sur la science, face à un sujet complexe et anxiogène pour la population : l’eau du robinet est–elle potable ? Les œufs du poulailler et les légumes du jardin sont–ils comestibles? Faute de réponses claires, il a décidé de les chercher lui–même, avec l’aide d’autres membres du collectif Ozon l’eau saine, qui rassemble aujourd’hui près de 700 sympathisant·es. Désormais, Louis Delon ne pose plus les questions. C’est lui que l’on invite pour faire connaître les ravages de cette contamination tentaculaire : cancers, cholestérol, baisse de la fertilité…
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« Je suis assez fier de ce qu’on a fait, sur un cas de contamination environnementale de cette ampleur–là, savoure le quadragénaire depuis son exploitation d’1,4 hectare, au sud de Lyon. La mobilisation citoyenne, quand elle prend, est un des facteurs qui fait bouger les choses d’un point de vue politique, aussi bien au local qu’au national. » Avec son collectif citoyen, il obtient d’abord l’installation de filtres à charbon dans les écoles de son secteur, le bassin de l’Ozon, en aval des rejets d’Arkema et Daikin. L’eau potable dépassait la norme de qualité de 100 ng/l pour la somme des 20 PFAS recherchés. Il est aussi à la baguette de plusieurs études de science participative, dont certaines ont donné lieu à des publications scientifiques en collaboration avec le spécialiste canadien Sébastien Sauvé. La dernière a rassemblé 90 citoyen·nes ayant prélevé bénévolement plus de 200 échantillons de terre dans un rayon de 30 km autour de la plateforme industrielle d’Oullins–Pierre–Bénite, envoyés à Montréal pour analyses. En décembre 2024, plus de 300 personnes ont fait le déplacement pour la présentation des résultats : ils confirmaient une contamination massive des sols dans le secteur, avec des records à proximité des usines d’Arkema et Daikin. Et ce, alors qu’en France, il n’existe toujours aucune réglementation applicable sur la présence de PFAS dans les sols. Celle–ci s’expliquerait par les rejets atmosphériques des industriels, dont la signature chimique a été identifiée.
Du local au national
Plusieurs membres d’un autre collectif, malicieusement nommé « PFAS contre terre », ont participé à cette étude équipés d’une pelle, d’une cuillère et d’un sachet. Louis Caraes, habitant de La Mulatière, à trois kilomètres de la « cathédrale d’acier » d’Arkema, comme il l’appelle, avait arrêté de nourrir sa famille avec les légumes de son potager depuis le printemps 2024, au moment des premières alertes de la préfecture sur les fruits et légumes. Les résultats attestant de la présence de PFAS dans son jardin ont confirmé ses craintes. Depuis, ses camarades et lui s’appuient en partie sur ces connaissances issues de la mobilisation citoyenne pour leur travail de conscientisation sur le terrain, au gré des portes–à–portes et des distributions de tracts sur les marchés. « On n’est pas tous chimistes comme Louis Delon, mais certains de nos membres sont des militants politiques de longue date », retrace Lucas Miguel, l’un des quatre membres fondateurs de PFAS contre terre. Cet aide–soignant de nuit était de la première réunion publique organisée par Ozon l’eau saine, alors que PFAS contre terre n’existait pas encore. Si cette organisation assume son caractère militant, « apartisan mais politique », Ozon l’eau saine, par la voix de Louis Delon, tient à se présenter comme un mouvement « ni politique, ni militant » mais « citoyen ». Là réside leur différence.
Au–delà des questions lexicales et stratégiques, les deux collectifs ont permis par leurs actions et leurs convergences de faire des « polluants éternels » un sujet pour le grand public, localement puis nationalement. « La grande victoire est là, se félicite Lucas Miguel, bras croisés devant son Perrier. On est passé d’un problème local qu’on a cherché à invisibiliser, à une problématique nationale portée au Parlement que plus personne ne peut nier. » Ces combats ont mené certain·es militant·es ayant adopté des modes d’action plus directs devant les tribunaux. On les appelle aujourd’hui « les huit d’Arkema ». Ces membres d’Extinction Rebellion s’étaient introduit·es, le 2 mars 2024, au sein de l’usine du géant français de la chimie, entouré·es de quelque 300 autres activistes vêtu·es d’une blouse blanche. L’action entendait dénoncer les rejets massifs de PFAS de l’industriel en accrochant deux banderoles, et demander l’application du principe pollueur–payeur. Une opération qui a relancé l’effervescence médiatique sur le sujet, quelques semaines avant l’adoption en première lecture de la loi. Relaxé·es en première instance au nom de la liberté d’expression, les huit ont, malgré l’appel du ministère public et d’Arkema, à nouveau évité la prison le 15 mai dernier, même si deux militant·es ont écopé d’une amende de 300 euros.
Hélène (le prénom a été modifié), l’une des militantes ayant accroché une banderole, savoure « une prise de conscience » sur le sujet des PFAS. La trentenaire, développeuse web, considère que « c’est le fait de mener collectivement des actions qui sont différentes, pas forcément légales, [de passer aussi par la] désobéissance, d’explorer tous les modes d’action » qui a permis d’obtenir ces premières victoires. Sans oublier que l’objectif final n’est pas encore atteint : « Le combat sera gagné quand on demandera à ces entreprises de payer le coût de la dépollution. » Pour l’action en question, Hélène fera 48 heures de garde à vue, avant d’être convoquée au tribunal pour des audiences éprouvantes, de plus de dix heures pour la dernière, en février 2025. À cette occasion, les prévenu·es ont été largement soutenu·es par le reste du front anti–PFAS, aux méthodes pourtant plus légalistes. Louis Delon y était, afin de faire état à la cour d’une « colère citoyenne ». Au rassemblement de soutien en amont de l’audience, une centaine de personnes était réunie devant l’imposant Palais de justice de Lyon. Lucas Miguel saluait lui, dans un autre style, « une action qui a braqué les projecteurs sur ces capitalistes empoisonneurs des habitants et des travailleurs ».
Ne pas laisser les travailleurs de côtés
Les salarié·es sont en effet les premières victimes et les plus exposé·es aux PFAS. Alors celui qui est aussi militant syndical se réjouit des dernières prises de position de la CGT. La centrale syndicale a d’abord été silencieuse en public sur le sujet des PFAS malgré son activisme au sein des usines. Trois unions départementales (ainsi que l’UD Solidaires Rhône) ont officiellement signé une tribune de soutien aux huit d’Arkema. Fin 2024, la CGT a aussi lancé, depuis Lyon, un « collectif PFAS ». Une première dans le monde syndical. À la conférence de presse de lancement pourtant, les représentants syndicaux d’Arkema étaient aux abonnés absents. Contactés à plusieurs reprises, ces derniers restent très frileux à l’idée d’échanger avec la presse. « Le collectif CGT–PFAS continue de travailler », nous assure Jean–Louis Peyren, secrétaire fédéral de la Fédération nationale des industries chimiques (FNIC–CGT). « On avance sur de la littérature pour que les syndicats soient en capacité d’aborder le problème avec les salariés et de répondre à leurs inquiétudes. Car on nous renvoie le risque de fermeture de postes et d’usines. » Le syndicaliste cite la casse sociale dont est victime l’usine Solvay à Salindres, dans le Gard, productrice de PFAS et dont l’activité cessera cette année : « Les premiers salariés sont partis, les licenciements sont en cours. On va se retrouver avec un site pollué et personne pour assumer la responsabilité de la pollution. »
Voilà ce qu’il faut éviter à tout prix à Lyon, selon Lucas Miguel, de PFAS contre terre. « Les licenciements actuels dans le secteur de la chimie, ça ne peut que refroidir, mais il y a une convergence qui, localement, est en train de se débloquer », lance–t–il, optimiste. Paradoxalement, cette convergence pourrait s’accélérer en cas d’annonce de suppression d’emplois dans la vallée de la chimie lyonnaise. Plusieurs sources syndicales ont évoqué à Fracas le risque de perdre entre 60 et 70 emplois d’ici à la fin de l’année sur le site Arkema de Pierre–Bénite. Une information non confirmée par la direction pour l’instant. La CFDT du site assure travailler à « d’autres solutions » que ces licenciements, en transformant les ateliers qui pourraient être supprimés.
Soutenir les lanceurs d'alertes
Côté politiques, la vice–présidente de la Métropole de Lyon, Anne Grosperrin, a aussi témoigné en faveur des huit d’Arkema. Deux fois. « Mon boulot, c’est aussi, sur les sujets que je porte, de défendre des militants qui sont des lanceurs d’alerte et qui ont agi dans l’intérêt général », assume––elle. Face au juge et au représentant de l’État, à l’audience de février 2025, elle interrogeait, dans une colère contenue : « Comment nomme–t–on, en droit, la dissimulation et le maintien d’un danger pour la vie d’autrui et l’inaction en connaissance de cause ? Des juristes réfléchissent au concept de “ crime industriel facilité par l’État ”. On peut se poser la question dans le cas d’Arkema.»
«Des juristes réfléchissent au concept de “ crime industriel facilité par l’État ” »
— Anne Grosperrin
L’État, justement, est dans l’œil du cyclone. L’ensemble du front anti–PFAS pointe du doigt la préfecture du Rhône pour ce qu’il qualifie de manque d’action, voire de complicité : « mansuétude impressionnante » avec les usines, selon le riverain Jean–Paul Massonnat, refus de responsabilité, principe de précaution non respecté… La liste des griefs est longue contre le représentant local étatique. Représentant qui, après avoir attendu que le scandale éclate pour agir, dit s’être saisi du problème et se félicite d’une « mobilisation interministérielle sans précédent ». En avril, la préfète de la région, Fabienne Buccio, a largement communiqué sur les priorités de l’État en 2025 pour réduire la pollution aux PFAS, avec une région AuvergneRhône–Alpes « en première ligne de la lutte contre ces polluants éternels ». Un discours offensif qui doit beaucoup à la pression exercée localement par la mobilisation, mais qui cache mal les contradictions de l’État.
Très attendue localement, l’étude de bio–imprégnation aux PFAS, dite « Perle », pour évaluer l’impact de ces « polluants éternels » sur la santé, ne sera pas financée par l’Agence nationale de recherche. « Déçu, mais pas surpris », Lucas Miguel enrage aussi contre la hausse à venir des factures d’eau pour les usager·es au sud de Lyon, suite à l’installation de dispositifs filtrants. Pour l’heure, les espoirs se tournent vers les conclusions d’une expertise indépendante visant à démontrer la responsabilité d’Arkema et Daikin dans la pollution. Elle a été ordonnée par la justice suite à un référé–expertise de la Métropole de Lyon. Une procédure qui ouvrirait la voie à des recours en réparation et donc, l’application du principe pollueur–payeur. Mais ses conclusions ne seront pas connues avant 2026 au moins, tout comme les suites d’une kyrielle d’autres procédures, civiles ou pénales. Dans sa lutte très actuelle face à cette pollution éternelle, le front anti–PFAS lyonnais devra s’armer de patience.