De New York aux ArdennesLa guerre des mondes
Pendant que les grandes villes mondialisées s’inventent un futur durable et connecté, le reste des territoires s’enfonce dans la désindustrialisation et la précarité. Les métropoles occidentales semblent de plus en plus distantes de leurs périphéries. Entre elles, se creuse un fossé qui n’a jamais été aussi béant.
Texte Clément quintard illustration andrew tseng
On pensait les États-Unis perdus. Entre le démantèlement des normes environnementales, la chasse aux sorcières contre les « ennemis de l’intérieur », les purges dans la fonction publique, l’extractivisme et la rapacité territoriale assumés, l’exercice du pouvoir de Donald Trump a, en une dizaine de mois, envoyé tous les signaux d’un pays en train de sombrer dans le marécage fasciste. Jusqu’à la victoire de Zohran Mamdani à New York, le 5 novembre 2025. Démocrate et socialiste, musulman et propalestinien, le nouveau maire de la mégalopole de 9 millions d’habitants a été largement élu sur un programme de rupture. Son engagement en faveur des classes populaires, des exilé·es, des personnes trans et contre l’oligarchie des milliardaires a été vécu comme une bouffée d’air frais par la gauche américaine et internationale. De son côté, le bulldozer Trump n’a pas tardé à brandir la férule. Au lendemain de l’élection, il a qualifié Mamdani de « communiste » – ce qui, aux États-Unis, équivaut à « pestiféré ». Quant à New York, la capitale du capital où il est né et a fait fortune, le président américain a promis qu’il allait « s’en occuper », menaçant de supprimer les fonds fédéraux alloués à la ville.
Comme tout ce qui échappe à sa domination, le locataire de la Maison Blanche tient les centres urbains américains en horreur. Il a déploré, en 2022, « les rues ensanglantées de nos villes jadis si prospères ». Selon lui, Milwaukee est devenue « horrible », Portland une ville « assiégée par des antifa » et Washington, un « trou infesté de rats et de graffitis ». Bref, vivre dans « ces villes, c’est comme vivre en enfer ». Contre l’avis des autorités locales et sous prétexte de lutter contre la criminalité, il a même ordonné, l’été dernier, le déploiement de la garde nationale à Los Angeles, Washington, Chicago, San Francisco et Portland. New York était la prochaine sur sa liste jusqu’à ce que la justice américaine ne vienne bloquer ces intimidations armées.
Fossé béant
La rhétorique de la décadence urbaine utilisée par Donald Trump est un thème récurrent de l’extrême droite. Décrites comme grouillantes, cosmopolites, débauchées et miasmatiques, les métropoles passent aisément pour le poison dissolvant l’unité nationale. Tout les oppose au « vrai » pays, peuplé de travailleurs sains, virils, enracinés et patriotes – qui, comble de l’humiliation, sont méprisés par « ceux de la ville ». Cette antienne revancharde rencontre d’autant plus d’écho en période de crise, lorsque le fossé entre zones densément peuplées et campagnes se creuse.
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En la matière, la fracture territoriale américaine a rarement été aussi béante : « Les inégalités géographiques se sont accrues ces dernières décennies, et l’activité économique s’est concentrée dans les plus grandes métropoles », note le département du commerce américain dans une étude publiée en 2023. Même en tenant compte du coût de la vie, plus élevé dans les grands centres urbains du pays, les revenus des citadin·es sont supérieurs de 51 % à ceux des habitant·es des comtés ruraux. La dynamique se retrouve aussi dans la répartition des richesses : entre 1980 et 2021, la proportion du revenu national captée par les cinquante principales agglomérations américaines est passée de 58,7 % à 64,5 %, alors même que celles-ci gagnaient peu d’habitants sur la période, voire en perdaient.
Instabilité chronique
À l’échelle mondiale, les mêmes dynamiques sont à l’œuvre. Les cent métropoles les plus riches hébergent aujourd’hui 46 % du produit urbain brut (PUB) pour seulement 25 % de la population. Au Royaume-Uni, Londres a concentré 29 % de la création d’emplois entre 2013 et 2019 et, en France, depuis 1999, seules les aires urbaines de plus de 200 000 habitants en ont bénéficié. « La crise de 2008 renforce encore cette tendance, explique le géographe Max Rousseau. Aujourd’hui, ce privilège est réservé aux grandes métropoles de plus de 500 000 habitants – toutes les autres aires urbaines subissent des destructions d’emplois. »
Ce phénomène ne s’explique pas par le hasard des évolutions urbaines mais traduit une logique structurelle : dans leur quête de rentabilité, les investisseurs publics comme privés se détournent des régions en déclin pour converger vers la rente immobilière. Ainsi que le souligne le géographe marxiste David Harvey, le capital doit « s’urbaniser pour se reproduire ». Afin de surmonter ses contradictions internes et de relancer le cycle de l’accumulation, il lui faut produire et détruire en permanence de nouveaux espaces. C’est à travers ce prisme de l’instabilité chronique du système d’exploitation que prennent sens les trajectoires d’essor et de déclin des territoires.
Sous les effets conjugués du néolibéralisme et de la financiarisation, la concentration des richesses et des fonctions de commandement dans les centres urbains s’est superposée à la désindustrialisation des zones intermédiaires et des zones périphériques (anciennes régions industrielles, petites villes manufacturières, arrière-pays ruraux). Le démantèlement de ces tissus économiques et le départ des emplois qualifiés ont provoqué une baisse des prix de l’immobilier, asséché les recettes des collectivités et fragilisé les équilibres démographiques. Ces transformations ne sont pas uniformes : en France comme ailleurs subsistent des villes pauvres et des campagnes qui s’embourgeoisent. Les métropoles sont aussi le lieu de disparités sociales abyssales et n’échappent pas à l’organisation capitaliste du territoire qui chasse les classes populaires loin des centres-villes. Le succès de Zohran Mamdani à New York s’explique d’ailleurs par sa promesse de lutter contre la vie chère – en instaurant épiceries publiques, gel des loyers ou encore gratuité des bus et des crèches – qui a particulièrement séduit les classes populaires asphyxiées par la spéculation immobilière.
Peep-show territorial
Une même logique cependant, celle de la mise en concurrence universelle, domine l’ensemble de ces espaces de vie. Tout particulièrement en France, où elle est encouragée par des technocrates qui appliquent avec zèle les cures néolibérales. Puisqu’il n’y a aucune raison pour que les territoires soient épargnés par les lois du marché, chaque quartier, chaque ville, chaque intercommunalité, chaque département, chaque région est aujourd’hui sommée de se vendre en mettant ses atouts en avant. Ceux-ci se limitent bien souvent à deux types d’arguments : l’accessibilité depuis la métropole et la reconnexion avec la nature, vendue comme une pastorale enchanteresse pour citadins blasés. Chaque printemps, des opérations de marketing territorial tapissent désormais les couloirs du métro parisien. « Les Ardennes, faites le plein des sens », « Alès, la capitale qui ne manque pas d’air », « Nouvelle-Aquitaine, l’esprit nouvelle vague », « Vivez mieux, venez à Évreux » sont autant de slogans destinés à attirer la main-d’œuvre qualifiée, les entreprises, les touristes et les investisseurs, sésames pour bénéficier de retombées économiques et de recettes fiscales.
Dans ce peep-show territorial, malheur aux collectivités qui ne sauraient se montrer attractives : un vortex de désolation les attend. D’abord, la dégradation des finances locales, le recul des services publics de proximité, la fuite des entreprises et le départ des emplois qualifiés, puis la fermeture des commerces en centre-ville, des écoles, des petites lignes de train, des maternités, enfin l’apparition de déserts médicaux, l’exode des nouvelles générations, les temps de transport qui s’allongent et la facture de carburant qui flambe.
Des grandes villes en sécession
Depuis les beaux quartiers de Paris, Londres, Rome, Madrid ou Vienne, on guette désormais avec inquiétude les humeurs de ces « périphéries », soupçonnées d’être le ferment de la colère. En France, les Gilets jaunes ont donné le ton : la mobilisation qui éclate en octobre 2018 contre le gouvernement macroniste est, en première instance, une révolte contre la surtaxe sur les carburants imposée depuis la capitale. C’est là que les lieux de prise de décision, incarnations d’un pouvoir hors-sol, deviennent la cible privilégiée des manifestant·es. Mais cette mobilisation est aussi la conséquence d’un aménagement du territoire qui relègue la « France des ronds-points » à des zones privées de transports publics où la voiture devient indispensable.
« Les grandes villes et leurs décideurs échangent toujours davantage avec leurs homologues du monde entier, mais sont coupés d’une partie de leur pays. Leur discours uniformément innovant, ouvert, durable, créatif et intelligent masque mal la captation sans précédent des richesses qu’ils opèrent. »
— Benoît Bréville
Quelques mois plus tard, la répartition des votes au sujet du Brexit, en Angleterre, montrait un inversement symétrique entre les grandes villes du remain (rester dans l’Union européenne) et les campagnes du leave (la quitter). Les élections municipales françaises, programmées en mars 2026, sont aujourd’hui attendues avec la même fébrilité que les convulsions d’un malade à l’agonie. Vingt et un mois après les législatives anticipées de 2024, qui ont vu le Rassemblement national (RN) devenir le premier parti en nombre de voix hors coalition, ce scrutin s’annonce comme une répétition générale en vue de la présidentielle de 2027. Les chances de succès du RN aux municipales sont certes très faibles dans les métropoles, mais ces élections lui permettront de mesurer les effets de sa stratégie d’implantation dans les petites et moyennes villes alors qu’il s’est érigé, ces dernières années, en porte-voix de la « ruralité oubliée ».
L’instrumentalisation des rivalités territoriales est un thème d’autant plus porteur lorsque les grandes villes menacent de prendre la tangente. « En renforçant l’idée qu’elles ne se sentent plus concernées par le sort du reste du pays, les métropoles contribuent à élargir les fractures territoriales », note le journaliste Benoît Bréville , qui a recensé les multiples cercles et forums où s’échafaudent diagnostics, bonnes pratiques et solutions innovantes à destination de ces « villes mondiales ». Un réseau dont la densité illustre l’existence d’une gouvernance parallèle : « Les grandes villes et leurs décideurs échangent toujours davantage avec leurs homologues du monde entier, mais sont coupés d’une partie de leur pays. Leur discours uniformément innovant, ouvert, durable, créatif et intelligent masque mal la captation sans précédent des richesses qu’ils opèrent. » En Hongrie, en Autriche, en Italie, en Pologne ou en Turquie, les capitales dirigées par les maires de centre-gauche se présentent ainsi comme des îlots d’ouverture face au nationalisme autoritaire. Fin 2019, les maires des villes-capitales de Bratislava, Prague, Budapest et Varsovie ont même conclu un « pacte des villes libres » pour protester contre le populisme xénophobe de leurs exécutifs nationaux.
Arrosoirs gratuits contre PFAS
Le développement au sein des villes d’une écologie mainstream, celle des toits végétalisés, des écogestes et des innovations vertes, apparaît alors comme un symptôme parmi tant d’autres de cette déconnexion. L’été dernier, la mairie du XVIIe arrondissement, dans le très bourgeois Nord-Ouest parisien, a conçu une application révolutionnaire. Baptisée « Arbogest », elle invite les riverain·es à aller arroser elleux-mêmes les arbres situés aux abords du parc des Batignolles. Une fois connecté·es, les jardinier·ères bénévoles peuvent « adopter » un arbre référencé sur une carte interactive, suivre ses besoins hydriques, le chouchouter et signaler toute dégradation de son état. Chaque arrosage fait ensuite gagner de l’« expérience » : on démarre en « planteur de graine niveau 1 » jusqu’à viser le prestigieux titre de « maître forestier ». Le jour du lancement de l’application, le 27 juin 2025, un arrosoir était offert aux premiers utilisateurs de l’application. Une initiative née de la rencontre entre le cityLAB de Berlin et l’équipe municipale de l’arrondissement. Laquelle se félicite d’avoir conçu un projet « unique au monde [permettant] d’ouvrir les yeux des habitants sur les besoins en eau des arbres » grâce à une approche « participative et ludique ».
Une semaine plus tard, dans les Ardennes, 2 800 habitant·es réparti·es dans treize villages se voyaient interdire par arrêté préfectoral la consommation de l’eau du robinet « à des fins de boisson et de préparation de biberons ». La cause ? Une contamination aux PFAS, ces polluants éternels qui favorisent le développement de cancers et de troubles hormonaux. Fin novembre 2025, les villageois·es étaient toujours obligé·es de boire de l’eau en bouteille. La décontamination durera probablement plusieurs années. Et aucune appli n’a été à ce jour développée pour leur venir en aide.