Big Oil
Comment Trump est devenu le roi du pétrole

Lobbying, think tanks, campagnes de désinformation massives… Aux États-Unis, l’industrie des énergies fossiles a depuis longtemps su faire feu de tout bois. Cet art consommé de la défense de ses intérêts, elle est aussi parvenue à le raffiner dans le champ politique, grâce à un Parti républicain lui étant aujourd’hui pleinement dévoué. Et depuis l'accession, en janvier 2025, de Donald Trump à la Maison-Blanche, il n’est pas près d’y avoir de l’eau dans le gaz.

Analyse

texte VINCENT GAUTIER

La solennité du moment est amoindrie par la distance, pandémie de Covid-19 oblige. L'audition se déroulant ce jeudi 28 octobre 2021 au Capitole a pourtant une portée historique. Pour la première fois, les élus de la Chambre des représentants passent les patrons des géants du pétrole et du gaz sur le gril. Ils les somment de s’expliquer sur le rôle joué par leurs entreprises dans des campagnes de désinformation visant à minimiser l’impact de leurs activités sur le changement climatique. Face à eux, par écrans interposés, les PDG de Shell, ExxonMobil, BP et Chevron, soit mille milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel qui les contemplent. Sont-ils prêts à jurer de ne plus faire du lobbying contre les mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre ? À ordonner à leur association, l’American Petroleum Institute, de ne plus financer de publicités pour débiner les véhicules électriques ? Sur ces questions, le quatuor reste silencieux. Et, le reste du temps, débite des éléments de langage, en dépit des efforts déployés par les démocrates pour les mettre en difficulté. Pendant ce temps, les républicains membres de la commission parlementaire s’offusquent du traitement inquisitorial infligé aux braves patrons auditionnés. Leur figure de proue, Jim Jordan, élu de l’Ohio et trumpiste devant l’Éternel, trouve tout de même « pénible de voir un élu du Congrès dire aux compagnies pétrolières et gazières américaines de réduire leur activité ». Ce sont, au contraire, des félicitations qui devraient leur être adressées pour avoir extrait pétrole et gaz à un rythme toujours plus soutenu. « Dieu bénisse Chevron d’avoir annoncé qu’ils allaient augmenter leur production », va jusqu’à s’enthousiasmer Jim Jordan.

Une tromperie qui dure

L’audition, qui se sera étendue sur plus de six heures, aura au moins eu cette vertu. Celle de mettre en lumière les vues toujours plus concordantes, pour ne pas dire la collusion, entre un parti républicain débarrassé de toute réserve à l’égard de l’industrie des énergies fossiles et un secteur en guerre contre la moindre mesure allant à l’encontre de ses intérêts. Des intérêts que « Big Oil » a su défendre avec constance et vigueur, quitte à recourir à une batterie de mensonges et leurres. « Pendant plus d’un demi-siècle, Big Oil a trompé le public américain au sujet de son rôle dans la crise climatique, en faisant tout ce qui était en son pouvoir pour que les États-Unis et le monde entier restent dépendants de ses produits polluants », pointait en avril dernier un rapport signé conjointement par des élus démocrates du Sénat et de la Chambre des représentants et s’appuyant sur les auditions d’octobre 2021.

« Pendant plus d’un demi-siècle, Big Oil a trompé le public américain au sujet de son rôle dans la crise climatique, en faisant tout ce qui était en son pouvoir pour que les États-Unis et le monde entier restent dépendants de ses produits polluants »

Exxon et ses acolytes n’ont en effet pas attendu 1988 et le témoignage devant le Congrès du climatologue de la Nasa James Hansen, qui a grandement contribué à braquer les projecteurs médiatiques et politiques sur le lien entre le réchauffement climatique et les activités humaines, pour avoir une petite idée sur la question. « Les compagnies pétrolières faisaient montre d’un grand pragmatisme dès la fin des années 1970. À cette époque, Exxon finançait toute une équipe pour se pencher sur les derniers développements dans les sciences du climat et pour comprendre l’impact qu’ils pourraient avoir sur leurs activités », resitue Christopher Sellers, historien de l’environnement à l’université Stony Brook. Prenez par exemple James Black. Une décennie avant Hansen, ce scientifique pur jus d’Exxon prévenait les huiles de la compagnie qu’un consensus existait chez les chercheurs. Oui, les émissions de dioxyde de carbone générées par la combustion d’énergies fossiles avaient probablement une influence sur le climat. « On estime que l’humanité a une fenêtre de tir comprise entre cinq et dix ans avant que le besoin d’opérer des changements sur les stratégies énergétiques ne devienne impérieux », estimait-il bon d’ajouter dans un mémorandum adressé le 6 juin 1978. Ce qui aurait dû sonner pour les compagnies comme des coups de semonce et des incitations à reconsidérer de fond en comble leur raison d’être a, au contraire, eu l’effet d’un appel au branle-bas de combat visant à défendre leur business model. Les pétroliers se sont donc lancés dans la production à grande échelle de deux éléments hautement toxiques : le déni sur la réalité du changement climatique d’une part, et le doute sur la nécessité d’endiguer le phénomène d’autre part, déversés dans le débat public grâce à toute une armée de colporteurs (associations, think tanks et universitaires) chargés de la basse besogne. Devenus richissimes avec les énergies fossiles, David et Charles Koch, à la tête de la deuxième plus grosse entreprise américaine non cotée en Bourse, ont fait de cet exercice une spécialité. American Enterprise Institute, Competitive Enterprise Institute, American Legislative Exchange Council... Entre 1986 et 2018, les frangins avaient mis au pot pour 90 de ces groupes en vue de créer leur caisse de résonance, selon Greenpeace. Une frénésie récompensée par des réussites étincelantes et un chef-d'œuvre : le dézingage en 2010 de la loi climat visant à instaurer un plafond d’émissions de CO₂ et à créer un marché de quotas carbone à l’échelle nationale.

Un plan de jeu mis à jour

« Le plan de jeu établi par les Koch reste d’actualité », note Kert Davies, directeur des enquêtes spéciales pour le Center for Climate Integrity. « Les compagnies telles qu’Exxon, Shell ou BP ont toujours recours à une devanture comme l’American Petroleum Institute, à la National Association of Manufacturers ou la Chambre de commerce des États-Unis pour dire tout haut ce qu’elles pensent tout bas. » Les grands groupes ont toutefois revu en partie leur stratégie. Adoptant un ton plus accommodant, ils s’adonnent à une « nouvelle forme de tromperie » et s’érigent en apôtres de « fausses solutions » écartant toute profonde remise en question, se désole Kert Davies. « Les installations pour capter et stocker le carbone constituent le plus gros de ces mensonges. Elles sont beaucoup trop coûteuses, ne pourront jamais être déployées à suffisamment grande échelle pour avoir un impact sur le climat et je suis convaincu qu’ils le savent pertinemment. » Ce qui n’a pas empêché l’Inflation Reduction Act de 2022, l’une des lois phares de la présidence Biden, de donner un gros coup de pouce à ces technologies avec de substantiels crédits d’impôt prévus pour chaque tonne de CO capturée. Car pour se faire entendre jusqu’à Washington, l’industrie des fossiles a pour routine d’accorder des moyens conséquents à ses porte-voix. D’après les chiffres compilés par l'ONG américaine OpenSecrets, elle avait déboursé plus de 2,8 milliards de dollars en lobbying entre 1998 et 2023, un montant six fois supérieur à celui déboursé par les organisations environnementales sur la même période. Dans le quinté des entreprises les plus prodigues dans ce domaine figurent bien évidemment les suspects habituels ExxonMobil, Chevron, Koch Industries, Shell et BP. L’année dernière encore, ce sont près de 700 lobbyistes qui se démenaient pour le secteur, souvent forts d’une expérience de l’autre côté de la barre : plus de 60 % d’entre eux œuvraient auparavant pour des agences de régulation gouvernementales ou des membres du Congrès... lorsqu’ils n’avaient pas été eux-mêmes élus par le passé.

Histoire d'une « attraction mutuelle »

Tous ces efforts et cette débauche de moyens auraient été vains si « Big Oil » n’avait pas trouvé dans le champ politique des oreilles de plus en plus réceptives, en particulier celle de l’éléphant républicain. L’alliance paraissant aujourd’hui indéfectible n’allait pas forcément de soi. Pour James Morton Turner, professeur d’études environnementales à Wellesley College et coauteur de The Republican Reversal: Conservatives and the Environment from Nixon to Trump (2018, non traduit), elle est plutôt le fruit d’une « attraction mutuelle » qui s’est exercée entre ces deux astres à partir des années 1980. Auparavant, l’environ­nement avait le don de mettre tout le monde d’accord. Le Clean Air Act de 1970 pour lutter contre la pollution de l’air, l’Endangered Species Act de 1973 visant à protéger les espèces menacées, la création de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) : autant d’avancées votées quasi unanimement par les élus démocrates et républicains au Congrès durant la présidence d’un certain Richard Nixon. « La présidence Reagan a constitué un tournant, souligne James Morton Turner. L’industrie des énergies fossiles a vu dans l’interventionnisme accru du gouvernement un risque tandis que les républicains, sous la férule de Ronald Reagan, se sont posés en champions du libre marché et d’un ethos de l’abondance. La première a alors vu dans les seconds des alliés pour s’opposer aux régulations et lui permettre d’intensifier sa production. » La love story, consolidée durant les présidences Bush père et fils, a franchi une nouvelle étape il y a une quinzaine d’années. Alors que moins des deux tiers des dons de la filière pétrolière et gazière venaient alimenter les comptes de campagne de candidats républicains jusqu’au milieu des années 1990, cette part est montée à 77 % en 2010. Elle s’est même envolée à 88 % en vue des élections 2024, avec un total de 8 millions de dollars pour les démocrates et 59 millions de dollars pour les républicains. En tête du classement des bénéficiaires, on retrouve nul autre que Donald Trump, élu 47e président des État-Unis le 5 novembre 2024.

Rex, l'expérience manquée

Outre un fervent défenseur, les énergies fossiles ont trouvé en Trump un homme prêt à leur ménager une large place jusqu’au sommet de l’État. À l’entame de son premier mandat présidentiel, ce ne sont pas les exemples qui manquaient. Le secrétariat à l’Énergie ? L’ex-gouverneur du Texas Rick Perry, démissionnaire du conseil d’administration d’Energy Transfer, l’entreprise derrière le pipeline Dakota Access – Trump avait d’abord songé pour ce poste au milliardaire Harold Hamm, pionnier de la fracturation hydraulique dans l’Oklahoma. Le directeur de l’Agence de protection de l’environnement ? Le climatosceptique Scott Pruitt, procureur de l’Oklahoma biberonné à l’argent du pétrole, dont la campagne de réélection de 2014 avait été présidée par... Harold Hamm. Mais la surprise du chef était sans conteste la nomination de Rex Tillerson, le PDG d’ExxonMobil, au poste de secrétaire d’État. Un choix « proprement stupéfiant » pour Lisa Graves, directrice exécutive de True North Research.

Quelques semaines avant l’élection, le Washington Post révélait que l’American Exploration and Production Council (AXPC), lobby rassemblant une trentaine d’entreprises, avait eu la charmante attention de préparer une feuille de route prête à l’emploi.

L’expérience d’à peine plus d’un an n’a néanmoins pas été une franche réussite et a été marquée par une détérioration vitesse grand V des relations entre Tillerson et son patron. Une fois débarqué, « Rex Tillerson a tiré à boulets rouges sur Donald Trump en le dépeignant comme une personne incompétente et dangereuse », rappelle Lisa Graves, ancienne directrice générale de l’ONG Center for Media and Democracy. Pour cette raison, elle voyait mal un nom du secteur pétrolier d’une envergure comparable à Tillerson s’exposer autant que lui en se joignant à la nouvelle administration Trump : « Je pense que Tillerson serait le premier à lui dire : “Ne fais surtout pas ça !” » S’il a eu vent d’un tel avertissement, Chris Wright n’en a eu cure. Érigé en héros de la « révolution américaine du schiste » par Donald Trump et prompt à balayer l’existence même de toute « crise climatique », le fondateur de Liberty Energy, société spécialisée dans la fracturation hydraulique, va endosser le rôle de secrétaire à l’Énergie. Il devrait s’entendre comme larrons en foire avec le nouveau boss désigné de l’EPA, Lee Zeldin, ancien élu new-yorkais du Congrès fou de joie à l’idée de « restaurer la domination énergétique américaine ». Un objectif qu’il partagera avec Doug Burgum, propulsé à la tête du département de l’Intérieur et d’un Conseil national de l’énergie flambant neuf après avoir été un gouverneur du Dakota du Nord dans les petits papiers de Harold Hamm. Rien ne prête donc à penser que les promoteurs du pétrole et du gaz cesseront de faire carburer un Trump cuvée nouvelle. Cette fois, ils ont en plus eu la présence d’esprit de prendre les devants. Quelques semaines avant l’élection, le Washington Post révélait que l’American Exploration and Production Council (AXPC), lobby rassemblant une trentaine d’entreprises, avait eu la charmante attention de préparer une feuille de route prête à l’emploi. Elle incitait Donald Trump à abroger une bonne demi-douzaine de mesures prises par Joe Biden, à commencer par la taxe sur les émissions de méthane s’échappant des installations pétrolière et gazière.

« Drill, baby, drill »

Il est toutefois permis de s’interroger sur la nécessité d’une telle initiative quand on se souvient de l’ardeur avec laquelle Trump a courtisé le secteur pétrolier durant sa campagne. Signe de son entrain, il est allé jusqu’à se fendre d’une proposition de deal sensationnelle – Lisa Graves, moins enthousiaste, le décrit plus volontiers comme « un exemple de corruption flagrant et grotesque ». Sous les ors de son domaine de Mar-a-Lago et sous les auspices du décidément incontournable Harold Hamm, Donald Trump a invité au printemps les dirigeants d’Exxon, de Chevron ou d’Occidental Petroleum à réunir un milliard de dollars pour contribuer à sa réélection. En échange, Donald Trump leur promettait de passer à la tronçonneuse pléthore des mesures environnementales de son prédécesseur, par exemple en mettant fin au moratoire sur la construction de ter- minaux voués à exporter du gaz naturel liquéfié (GNL) ou en accordant aux plus offrants de nouveaux permis de forer dans le Golfe du Mexique. Tout compte fait, le milliard de dollars ne s’est pas matérialisé. Le loupé n’a pas entamé la passion de Donald Trump pour le forage, lui qui a fait du slogan « Drill, baby, drill » (littéralement « Fore, bébé, fore »), utilisé pour la première fois par les républicains en 2008, l’un des mantras de sa campagne présidentielle. Et peu importe que les États-Unis aient pu battre en août dernier un record historique, avec 13,3 millions de barils de brut produits en un mois, ou qu’ils puissent occuper depuis six ans la première place au classement des pays producteurs de pétrole.

« Aussi obsolète et hors sujet qu'ils puissent être », les « Drill, baby, drill » lancés par Donald Trump en meetings avaient surtout dans sa bouche plus valeur de « cri de ralliement pour mobiliser sa base électorale que de véritable programme », analyse Tyson Slocum, directeur du programme énergie de Public Citizen. Ils seraient avant tout l’illustration du caractère désormais quasi inextricable des liens qui unissent défense des énergies fossiles et républicains, au point de se muer pour une partie de son électorat en un marqueur essentiel et un enjeu dans les multiples guerres culturelles l’opposant aux démocrates. « À l’échelle individuelle, cela peut influer sur le choix de la voiture que vous conduisez. Que vous soyez au volant d’une citadine électrique ou d’un Ford F-150 à moteur thermique [le véhicule le plus vendu aux États-Unis, ndlr] dit beaucoup de vous », remarque James Morton Turner. Plus fondamentalement, l’exploitation désormais techniquement possible d’immenses réserves en pétrole et gaz sommeillant en sous-sol en est venue selon l’historien à être interprétée comme « une preuve supplémentaire de l’exceptionnalisme américain », voire « un signe de bénédiction divine » aux yeux de la composante évangélique de l’électorat républicain : « Si on pousse cette logique à l’extrême, ne pas tirer parti de ces ressources puis les mettre à disposition du reste du monde constituerait un profond manque de respect, vous ne trouvez pas ? »