AGRICULTURE RÉGÉNÉRATRICE 
APPELLATION D’ORIGINE CONTRÔLÉE... PAR L’AGRO-INDUSTRIE 

Présentée comme une solution miracle pour restaurer les sols et enrayer le changement climatique, l’« agriculture régénératrice » pourrait s’imposer comme une troisième voie entre l’agriculture bio et l’agriculture conventionnelle. Elle permet surtout aux grandes entreprises de verdir leur image… tout en maintenant glyphosate, monocultures et exploitation industrielle.

Enquête

texte NATACHA MARBOT 

Des mains fouillent une terre sombre et fertile, un agriculteur rasé de près sourit au ciel, des champs – tout droit tirés d’un fond d’écran Windows – verdoient. « En route vers la révolution verte », s’enthousiasme Bonduelle sur son site Internet, « Là où l’innovation rencontre la tradition », renchérit Syngenta, l’un des principaux fabricants de glyphosate. Sous l’enrobage de ce discours marketing sirupeux : l’agriculture régénératrice. Notion encore confidentielle pour le consommateur, elle intéresse de plus en plus l’industrie agro-alimentaire et affiche une ambition titanesque, à laquelle Nestlé, Danone, McCain, Lidl ou InVivo ont annoncé souscrire : restaurer la santé du sol et inverser le changement climatique. Rien que ça. À ce stade, on trépigne de connaître la méthode qui permettrait de réaliser de si beaux desseins.

L’agriculture régénératrice est née aux États-Unis dans les années 1980 au sein de l’Institut Rodale. Pionniers de l’agroécologie, ses concepteurs veulent aller plus loin que l’agriculture biologique en défendant une production agricole débarrassée de la chimie de synthèse, mais qui régénèrerait aussi activement les sols et la biodiversité. Non seulement atténuer l’impact de l’humain sur la nature, mais aussi la restaurer, l’améliorer et la soigner. Cette vision radicale de l’agriculture régénératrice se dote même d’un label assez strict, le Regenerative Organic Certified (ROC), et promeut le non-labour, la couverture du sol permanente, la diversification des cultures et l’interdiction des pesticides, ainsi que le bien-être animal et la juste rémunération des producteurs. Pendant deux décennies, le concept reste marginal, surtout en France, et n’intéresse que quelques partisans de l’agroécologie. 

Des critères faibles et flous

Est-ce la même vision de l’agriculture, si visionnaire et prometteuse, que l’on trouve aujourd’hui à l’affiche des sites des grandes entreprises agroalimentaires ? Pas exactement. Quand elle n’est pas encadrée par le label ROC, l’agriculture régénératrice a une acception très large – surtout quand il s’agit de grandes cultures.

Michel Duru, agronome retraité de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et auteur de nombreux articles sur le sujet, précise : « Il existe plusieurs niveaux d’implication dans l’agri­culture régénératrice, et la plupart des entreprises et coopératives, notamment dans le cas des grandes cultures, se contentent du niveau le plus faible. » Il consiste à limiter ou arrêter le labour et couvrir en permanence le sol (condition obligatoire pour recevoir les aides de la PAC depuis 2023) avec des cultures plus ou moins intéressantes d’un point de vue agronomique. Chaque critère, une fois énoncé, glisse pourtant entre les doigts. Un flou artistique délibérément entretenu sur les indicateurs. « Le concept entraîne de nombreux risques de confusion en raison de sa terminologie peu claire. Il est défini par des critères faibles, entraînant une facilité d’appropriation le rendant aisément modulable », avance Raphaël Dachelet dans un mémoire de recherche en bio-ingénierie publié en 2020. Rien ne peut empêcher une marque de déclarer faire de l’agriculture régénératrice sans changer ses pratiques, ou en faisant le minimum.

Côté consommateur, il est impossible de démêler rapidement le vrai du faux en faisant ses courses, comme le pointe un article de 60 millions de consommateurs publié en mai 2025 . Des structures, comme la fondation Earthworm ou l’association Pour une agriculture du vivant (PADV) tentent de proposer des pistes de régulation grâce à des indicateurs et des incitations, mais toutes deux rejettent l’idée d’un label. « Nous sommes dans une démarche de progrès qui ne se veut pas élitiste. Nous ne voulons pas pousser les agriculteurs vers une démarche de certification, car nous pensons que beaucoup de choses peuvent déjà être faites à une échelle industrielle », développe Coline Decourcelle, responsable partenariats à la fondation Earthworm. Du côté de PADV, Marc-André Selosse, biologiste, estime qu’« il s’agit d’un bon début, il ne faut pas bouder les efforts de l’industrie ». Efforts parfois controversés d’un point de vue scientifique. « L’agriculture régénératrice apparaît comme un concept ayant fait l’objet d’une production littéraire peu volumineuse, particulièrement du point de vue des travaux revus par les pairs », note Raphaël Dachelet. 

Centre d'agriculture régénératrice de l'Université du Missouri - Wikimedia Commons/CC BY 2.0/Hannah Strain

Un cheval de Troie agrochimique 

Le principal reproche adressé à l’agriculture régénératrice est sa dépendance presque absolue au glyphosate, herbicide dont les risques cancérigènes ont à nouveau été démontrés par l’une des plus ambitieuses études à ce jour, en juin 2025, dans le journal scientifique Environmental Health. Ne labourant plus la terre, les agriculteurs, pour planter blé, maïs ou pomme de terre, épandent du glyphosate afin de désherber et détruire les couverts végétaux. Et c’est là que le torchon brûle entre défenseurs et détracteurs de l’agriculture régénératrice.

« L’arrêt du labour signifie une bien moindre érosion, une meilleure porosité à l’eau, plus de vie microbienne et animale et un sol plus fertile, explique Marc-André Selosse, mais cela veut aussi dire utilisation de glyphosate. À grande échelle, on ne sait pas comment faire sans. Il faut investir dans la recherche pour trouver des solutions, car le glyphosate tend de toute façon à devenir inefficace, les adventices [des mauvaises herbes, ndlr], développant des résistances. Il reste en revanche toujours aussi toxique pour l’être humain, et une partie de la vie du sol. »

En 2023, lors des débats sur le projet de loi européenne qui visait notamment à réduire de moitié l’usage des pesticides d’ici 2030, des groupes d’intérêts comme CropLife International, principal lobby du secteur agrochimique au sein duquel on retrouve de grands noms comme Phyteis, Bayer ou Syngenta, ont œuvré pour saper le texte. Avec succès : il sera rejeté par le parlement en novembre 2023. Sur les sites web de ces acteurs, l’agriculture régénératrice est mise en avant et présentée comme un argument de choc à tous les détracteurs des produits phytosanitaires, glyphosate en tête. 

Quand l'agro-industrie jardine son image

Pourtant, des méthodes existent pour cultiver sans labour ni glyphosate. « L’un des leviers agronomiques les plus importants pour réduire l’usage de pesticides et de certains engrais est la diversification des cultures – l’agriculture régénératrice n’en parle jamais », souligne Michel Duru. Mais aussi l’agroforesterie, les pâturages tournants ou encore la rotation longue des cultures… Parmi les précurseurs de l’agroécologie en France, on trouve l’association Les Décompacté·e·s de l’ABC. Quentin Sengers, qui en est le coordinateur, assume défendre « une agriculture régénératrice biologique basée sur les spécificités territoriales (sol, histoire, climat), dont les principes questionnent l’économie d’échelle et la spécialisation des fermes, bases du modèle agro-industriel ». Selon lui, les grandes entreprises détiennent un effet de levier dont il serait contre-productif de se priver : « elles ont un rôle majeur à jouer dans la massification du changement de pratiques » ; insiste-t-il.

Avec force images et slogans, celles-ci peuvent surtout se targuer d’actions révolutionnaires à peu de frais 8au dos de paquets de céréales, en page d’accueil de leur site ou au travers d’interviews données à la presse locale et agricole, sans avoir à les démontrer ni à les prouver. Car ces marques, grâce à l’agriculture régénératrice, ne feraient pas que préserver la terre : elles contribueraient aussi à enrayer la spirale infernale du changement climatique.

« L’UN DES LEVIERS AGRONOMIQUES LES PLUS IMPORTANTS POUR RÉDUIRE L’USAGE DE PESTICIDES ET DE CERTAINS ENGRAIS EST LA DIVERSIFICATION DES CULTURES L’AGRICULTURE RÉGÉNÉRATRICE N’EN PARLE JAMAIS »

Séquestration du carbone: du blé à se faire

Au courant des années 2000, l’Institut Rodale, créateur de l’agriculture biologique régénératrice, inspiré par le rapport du Giec de 1995, commence à s’intéresser à la capacité de stockage de carbone des sols agricoles. Car à travers la « régénération », l’institut entend d’abord inverser le changement climatique. L’idée chemine doucement jusqu’en 2015, année de l’accord de Paris, où est également lancée l’initiative « 4 pour 1 000 » portée par Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture de l’époque.

« Le nom de l’initiative fait référence à un calcul indiquant qu’une augmentation annuelle du stock de carbone contenu dans les sols terrestres de 4 pour 1 000 suffirait pour compenser l’intégralité des émissions de CO2 anthropiques », écrit Raphaël Dachelet. Ce calcul a depuis été réfuté de toutes parts par la communauté scientifique. Les sociologues Antoine Doré, et Léo Magnin ont travaillé sur l’essor des start-ups de décarbonation de l’agriculture : « Il est très difficile de calculer la séquestration de carbone, puis sa stabilité – et donc son stockage dans le temps, observe Antoine Doré. Beaucoup de paramètres peuvent faire qu’il soit relâché dans l’air. C’est un sujet qui ne fait pas consensus parmi les agronomes. » Il poursuit : « En 2020, l’Inra publie un rapport sur l’initiative 4 pour 1 000 et conclut que même en atteignant le maximum des capacités stockantes de l’agriculture française, cette dernière ne pourrait séquestrer que l’équivalent de 39 % de ses propres émissions – soit 6,5 % des émissions totales nationales. » De là à inverser le changement climatique, la promesse semble chimérique. Pourtant, cette revendication est bien maintenue par les défenseurs de l’agriculture régénératrice. Et pour cause : les gains –commerciaux et politiques – s’annoncent juteux. 

Champs de blé en Seine-et-Marne (Île-de-France)/Wikimedia Commons/CC 3.0/ Myrabella

Vous possédez une exploitation de 200 hectares de blé en agriculture conventionnelle ? Si vous arrêtez de labourer ou plantez des haies, vous pouvez prétendre au Label bas-carbone lancé en 2018 par le gouvernement dans le cadre de sa « Stratégie nationale bas-carbone ». Ce label vous ouvre les portes du marché carbone français : c’est le carbon farming.

Concrètement, la mise en place de certaines mesures permet de dégager des crédits carbone, ensuite valorisables sur le marché de la compensation carbone volontaire. « Un des effets pervers de ce système est qu’il favorise plutôt les agriculteurs peu vertueux et les grandes exploitations, remarque Antoine Doré. Les acteurs principaux qui en profitent s’inscrivent surtout dans le modèle majoritaire de l’agriculture, c’est-à-dire conventionnel. » En témoigne le rapport d’orientation de 2020 du syndicat majoritaire agricole, la FNSEA : « Faire du défi climatique une opportunité pour l’agriculture ». Le syndicat y développe une stratégie solutionniste où les mesures mises en œuvre pour atteindre la neutralité carbone – notamment via la vente de crédits sur le marché du carbone – sont aussi vouées à améliorer le revenu agricole. D’après Antoine Doré, cette prétendue manne est un leurre pour le petit agriculteur : « La vente de ses crédits carbone n’est pas toujours une opération financièrement intéressante, notamment à cause du grand nombre d’intermédiaires qui prennent chacun une commission. » 

Au service de l'accumulation 

Depuis 2016, les entreprises de plus de 500 salariés doivent rendre public leur bilan carbone sur une plateforme dédiée, gérée par l’Ademe, et justifier d’un plan pour baisser leurs émissions. « Les entreprises qui produisent un blé ou un maïs jugé “bas carbone” grâce à l’agriculture régénératrice peuvent le valoriser à ce moment-là, éclaire Michel Duru. Justifier de la baisse de leurs émissions devient un enjeu existentiel pour ces grandes entreprises. » Bonduelle, par exemple, consacre une partie conséquente de son plan d’action RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), baptisé « La nature, notre futur », à l’agriculture régénératrice. Le tout validé et consolidé par l’ONG WWF, précise l’entreprise en petites lettres sur le document.

Saipol, filiale du groupe Avril dirigé par Arnaud Rousseau, également président de la FNSEA, transforme les oléagineux en huiles (colza et tournesol) et les vend ensuite aux distributeurs. Fabien Kay, responsable communication et marketing de Saipol, explique : « Nous sommes capables depuis 2020 de remonter le parcours, à la hauteur de quelques pourcents, de nos produits depuis l’agriculteur, et donc de prouver certaines pratiques d’agriculture régénératrice qui stockent du carbone dans le sol, pour ensuite les valoriser à la vente – et verser des primes aux agriculteurs. Nos produits, considérés comme décarbonés, entrent ensuite dans des réglementations “bas carbone”, comme pour le biocarburant. » Il mentionne également la valorisation possible de ces produits lors des bilans carbone de clients. Les critères requis par Saipol ? « Un travail limité du sol, une utilisation précise du glyphosate, une trajectoire de substitution des engrais fossiles par de la biomasse. » Rien, en somme, qui incite à de réels changements de pratique, ou qui pourrait troubler le système d’accumulation foncière propre à l’agriculture industrielle. 

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Car l’agriculture régénératrice, toute révolutionnaire qu’elle se présente, permet en réalité de préserver le statu quo. Sans changer en profondeur ses pratiques, mais en polissant le discours, l’agriculture passe d’un des secteurs les plus émetteurs en gaz à effet de serre à la solution parfaite pour lutter contre le changement climatique. « Le changement de discours sur l’agriculture est entre autres concomitant à l’essor de l’intérêt pour sa capacité à stocker du carbone », note Antoine Doré. Permettant de couper court à tout « agribashing », mais aussi à tout discours critique, les agriculteurs (re)deviennent des héros nationaux : « L’agriculture régénératrice est un concept qui inclut les agriculteurs et leur permet de quitter un rôle de coupable pour devenir des acteurs de premier plan dans la lutte contre le changement climatique », écrit Raphaël Dachelet. Et ce, sans avoir à changer radicalement leurs pratiques, réduire la taille des exploitations ou renoncer au glyphosate.

Parent pauvre de cette révolution, l’agriculture biologique vit des jours difficiles. Peu de débouchés, concurrence du bio industriel, déconversion d’agriculteurs en difficulté, la bio ne fait plus rêver. Le risque de détourner les efforts publics de transition écologique de l’agriculture bio vers l’agriculture régénératrice est latent. Cette troisième voie, séduisante pour les amateurs de technologie, d’innovation et de start-ups, est désormais encouragée par la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, qui exprime son soutien à l’initiative d’agriculture régénératrice mise en place par l’entreprise Saint Louis Sucre. Cette dernière bénéficie d’ailleurs de l’aide publique PRAAM dans le cadre du plan d’investissement France 2030. Au vu des baisses successives des aides publiques pour l’agriculture biologique, ces nouvelles orientations des politiques publiques ont de quoi inquiéter. La dernière en date étant l’annonce, en juillet 2025, de la ponction de 55 millions d’euros sur le budget destiné au bio pour les diriger vers le syndicat Jeunes agriculteurs, branche jeunesse de la FNSEA.

Raphaël Dachelet résume : « Le message véhiculé est simple, frais, inclusif et convaincant. » Rien d’étonnant à ce que nombre d’agriculteurs soient conquis : une proposition de pratiques peu contraignantes à mettre en place, souvent financées par les coopératives ou les marques agroalimentaires, qui permettent d’augmenter les revenus et de vendre des crédits carbone. « Le système agraire indus-triel ne remplit [...] pas sa fonction de base, nourrir les populations, et détruit les conditions mêmes de sa pérennité au nom de la recherche d’un meilleur rendement. », écrit l’économiste Hélène Tordjman. Une fuite en avant discrètement reconduite, aujourd’hui, par l’agriculture régénérative.